On en a gros ou l'appel à des Etats Généraux

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Benjamin Griveaux, porte-parole du Gouvernement, semblait satisfait de son argumentaire, ce matin sur France Info : “une fois qu'ils [les Gilets Jaunes] seront organisés, qu'il n'y aura plus de contestation. Mais je veux aussi que ce dialogue soit utile, les résultats concrets ce seront dans les territoires.

Il y a trois choses à retenir de cette phrase, et pas des moindres. Elles touchent le coeur du problème, ce régime Républicain qui se considère démocratique et qui agit systématiquement en autre chose : en plutocratie, en aristocratie voire en régime dictatisant (dans le sens où il s’insinue de plus en plus dans chaque carré de vie de chacun d’entre nous, nous imposant valeurs et comportements).

La première chose à noter vient du “une fois qu’ils seront organisés” qui conditionne en partie la réception des Gilets Jaunes par le pouvoir. Je pose la question : à un stade où les Gilets Jaunes ont nommé huit représentants et demandent à être reçus, en quoi “une fois qu’ils seront organisés” est un argument ? De quel type d’organisation Griveaux parle-t-il ? Savez-vous ce à quoi je pense ? Je pense à ce que beaucoup d’entre vous vivent ou ont probablement vécu un jour de la part d’une hiérarchie. Je pense que Griveaux nous parle ici d’une certaine idée de la hiérarchie à la sauce management. Et je l’explique : lorsque, il y a quelques années, après deux harcèlements et une mise au placard, j’eus demandé des comptes à mon employeur, celui-ci se cacha derrière la hiérarchie. Non seulement, je n’avais qu’un seul interlocuteur qui jouait à cache-cache, mais en plus on m’imposait systématiquement un dialogue détourné par des intermédiaires : syndicats, médecins de “prévention”, CHSCT étaient ces intermédiaires auxquels seulement l’employeur parlait et ne donnait aucun pouvoir. Et le tour était joué, j’étais exclu de ma propre histoire, de ma propre plainte. La hiérarchie tuait la contestation dans l'oeuf. Et il le faisait avec tous ceux qui étaient dans mon cas, empêchant l'union des contestations, les étouffant toutes. Ce type de comportement, je le sais pour avoir bien étudié la question depuis, est très courant, il est mécanique, il relève d'une forme de harcèlement. Ce que demande Griveaux, et j’y reviendrais dans la dernière chose à noter, c’est à parler à quelqu’un qu’il pourra manipuler, qui permettra de contourner le problème en disant “nous avons écouté” quand bien même ils n'auront fait qu'étouffer.

La deuxième chose à noter, c’est l’infantilisation devenue arme antidémocratique massive. “Une fois… qu’il n’y aura plus de contestation”. Griveaux ne dit pas “une fois qu’il n’y aura plus de violence” ou même “une fois que les blocages cesseront”. Non, il parle de contestation. Le pouvoir, à l’image de Macron et de son mépris de classe constant, nous dit ici une fois de plus qu’il n’accepte pas qu’on le contredise. L’usage du mot “contestation” est très grave : il signifie, il faut le dire pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris ou qui se refusaient à le penser, que nous ne sommes pas en démocratie. La démocratie, c’est justement l’inverse, c’est la possibilité du désaccord. Or, nous le constatons chaque jour : la bureaucratisation du monde, de notre Etat, de l’Union Européenne, et l’enfermement dans des systèmes qui en refusent tout autre, nous condamne à ne pas être en démocratie. Macron nous baratine avec son soi-disant sens de la philosophie et son maître Paul Ricoeur ? Vraiment ? Connaissez-vous la définition que Paul Ricoeur donnait à la démocratie ? Elle va vous secouer : “Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage.“

En refusant la contestation, le Gouvernement nous dit à tous : vous êtes des enfants rebelles (des gaulois réfractaires avait lâché Macron récemment), taisez-vous, calmez-vous et après on verra.

C’est quelque chose, les mots…

La troisième et dernière chose à retenir, la voici : “les résultats concrets, ce seront dans les territoires”. Le Gouvernement use des mêmes recettes. Une commission, un Haut-Conseil, bref une solution bancale organisée par l’Etat, où les “discussions” sont minutées et conditionnées par l’Etat et où tout ce qui n’est pas organisé, tout ce qui ne porte pas un costard, n’est pas souhaité. Griveaux nous dit en somme : “taisez-vous bande de gosses, j’ai compris que vous vous énervez mais vous allez vous calmer maintenant. Seulement ensuite, vous laisserez les grandes personnes faire.” Ils souhaitent organiser des instances dans lesquelles le dialogue est cadenassé et dont les conclusions sont décidées en amont, pour taire la "contestation". Après tout, Macron a commencé son mandat ainsi, et Hollande avant lui, et nous pouvons remonter à loin...

Alors que faire de tout cela ?

J’émets une hypothèse qui ne vaut qu’en cas de sursaut démocratique de notre classe politique. Et je parle bien de classe, car la période que nous traversons, qui n’a pas commencé avec les Gilets Jaunes et ne finira pas avec eux, est une période traversée par un écart de perception devenu gouffre entre le peuple et ses dirigeants (je parle ici de peuple en parlant de ceux qui ne dirigent pas.) Les Bonnets Rouges, Nuit Debout, les Zad : à chaque fois ces histoires convergent vers une même expression d’une partie de la population qui s’estime non prise en compte, incomprise, niée par le pouvoir et plus largement la classe dirigeante. A n’en pas douter, le prochain Service National Universel, véritable incompréhension d’un Président inconscient des rêves et désirs de la jeunesse d’aujourd’hui, sera une nouvelle confrontation d’un pouvoir contre son peuple.

J’émets donc une hypothèse qui ne vaudrait qu’en cas de sursaut démocratique de notre classe politique. Constatons cette incompréhension croissante de la classe politique, définitivement plus en mesure de résoudre les problèmes. Macron avait promis à qui voulait le croire qu’en oubliant la gauche et la droite, mais en faisant la même politique libérale que les anglo-saxons qui n’a pas donné mieux depuis quarante ans, tout irait mieux. Ce n’est pas et ce ne sera pas le cas. De plus, en s’entourant de ceux qui, à gauche et à droite, avaient quitté leur propre navire, ce Président reproduit les mêmes erreurs que ses prédécesseurs, mais en pire et dans une forme abjecte.

Puisque cette classe dirigeante est incapable de résoudre les problèmes, il faut interroger le peuple. Il faut revenir à la base. Il faut, enfin, accepter l’idée, tous ensemble, que quiconque naît a le droit de vivre dans la dignité et que puisque l’argent existe il doit être réparti dans ce but unique. Tout projet Républicain, démocratique et humaniste ne pourrait nier ce fait.
Sur cette base, un Gouvernement qui voudrait légitimer la parole et l’action politique n’aurait pas d’autre choix que de réunir des Etats Généraux, quel que soit le nom qui leur serait donné : acter l’existence de classes sociales et politiques et leur permettre d’exprimer leurs revendications ; organiser cette expression par ces classes elles-mêmes et ne jamais permettre son contournement par une autre classe. Partant, réorganiser les structures de la société française indépendamment des autres, pour montrer la voie vers une vraie démocratie, un vrai humanisme issu du peuple et non de quelques prétendues élites, un vrai refus de la misère (et donc de la richesse spoliatrice et abusive) et une vraie écologie.

Je ne vous cache pas qu’il y a du travail et que les incidences directes d’un changement de cap radical ne plaira pas à bon nombre d’entre vous. Cela nécessitera en effet des changements de paradigme sur de nombreux points, à commencer par le changement du mode de production, probablement un salaire à vie déconnecté de l’emploi, une revisite totale du concept de travail, une réduction drastique des consommations énergétique…

L'autre issue, c'est le chaos social, politique et écologique.