Grosse fatigue

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1985. Renaud est alors un artiste entier qui, malgré une voix approximative, chante des textes qui me touchent dans mon enfance finissante. Renaud m'a accompagné dans la compréhension de ce monde au moment où émergeaient les premiers questionnements sur moi-même et sur la complexité de ce qui m'entourait.

J'écoute alors pour la première fois des mots forts qui me sortent de l'illusion enfantine. "Fatigué du mensonge et de la vérité Que je croyais si belle, que je voulais aimer Et qui est si cruelle que je m'y suis brûlé" me souffle-t-il alors, m'encourageant à faire le deuil de la naïveté. Le monde n'était pas ce que j'aurais voulu qu'il soit, et il n'était pas possible de se baser sur la raison et la vérité que les grandes personnes nous sommaient pourtant de respecter.

Je suis fatigué. Ce n'est pas la première fois que je l'écris, mais il ne reste plus beaucoup d'illusions en moi, et chaque jour ceux qui sont aux manettes de notre monde m'invitent à m'écarter toujours plus de ce qu'ils attendent de moi.

Cela fait des années que j'écris, ponctuellement, sur ce que je pense de notre société. La télé, la radio, la presse classique a depuis longtemps fini de me lasser ; j'ai tout arrêté pour ne laisser entrer que le nécessaire. Mais rien n'y fait, ça me fatigue. Le nécessaire est peut-être déjà trop.

Il y a quelques mois, j'ai voulu ajouter une autre pierre : faire de courtes vidéos sur la novlangue. Convaincre ne serait-ce que quelques personnes de plus sur la nécessité de penser les mots que nous utilisons, et surtout refuser ceux que les dominants nous imposent. Ces mots nous empêchent de penser, et ainsi nous condamnent à observer ce monde débile et mourant nous emporter dans sa chute.

Connecté aux comptes tweeter de certaines personnalités politiques, afin de chopper les mots du pouvoir au moment où ils étaient prononcés, et ainsi en parler, je me suis cramé. Vidé, fatigué. Ce flux constant, journalier, de conneries, de mensonges, de médiocrité, de mépris m'a lessivé.

J'ai fait un break. J'ai coupé ces comptes tweeter, en revenant à mon essentiel, me fermant le plus possible à ces vents dominants lacrymogènes.

Respire, ralentis, reprends le temps.

Respire.

Ressourcé, je réécris. C'est vital. Je ne montre pas tout, mais j'écris beaucoup. Et je respire.

Ressourcé, je ne cesse pourtant de m'énerver contre ces pitoyables dominants qui m'intoxiquent de leur crétinerie. Fatigué du mensonge et de la vérité, de façon incessante. Un coup Macron ment, méprise, insulte, et ça passe. Un coup son premier ministre ment, méprise, ignore, et ça passe. Un coup, sa ministre du travail, puis de l'écologie. Puis une député LREM. Et son ministre de l'intérieur qui affiche toute son insignifiance, quand son dédain fait mouche ; il a prise sur son monde, lui, du haut de son char de carnaval. Stop !

Ce matin, Bruno Le Maire, autre insignifiant personnage, sans essence ni charisme, qui ne doit sa place que parce que les réseaux, parce que les partis, parce que les médias, parce que l'élection, vient nous fatiguer d'un ton non convaincu. Il nous dit sur France Inter et nous tweete : "Un capitalisme qui conduit à l’accroissement des inégalités et à l’épuisement des ressources de la planète ne mène nulle part. Il y a une urgence absolue à changer la donne. Il faut réduire les inégalités, il faut un capitalisme plus juste et plus durable !" (1)

Haaa ! La ferme ! Tais-toi puisque tu mens, sans cesse ! Tu mens et tu te fous de nous ! Si tu croyais en ce que tu nous dis, tu n'appartiendrais pas à ce gouvernement néo-libéral, oppresseur, menteur, harceleur ! Tu me fatigues, ministre de toi-même et du temps qui s'écoule vers la fin de ce monde...

Toute la difficulté réside dans ce que l'on fait de cela. Tout est là. Tous les combats et toutes les fatigues sont contenues entièrement dans l'acharnement à dénoncer cette bouse infâme ou à lâcher prise ou s'en foutre. S'en foutre ou lâcher prise serait idem. Dans les deux cas, nous contribuons à ce que ce monde dépérisse sans que nous ne fassions rien. Dans ce cas, ces crétins dominants gagnent et nous perdons tous. S'acharner à dénoncer tout ce que contient ce texte est long, énergivore et trop souvent vain. Car nous sommes trop peu nombreux à comprendre qu'au final chacun de nous n'agit, ne parle, qu'au travers de ses affects. La raison ? Inutile, nous l'avons abandonné. La vérité ? Une blague, les dominants décident et imposent ce qu'elle est.

Reste le mensonge.

Le mensonge, ici, est énorme. Le Maire utilise la perversion, l'inversion de sens. Il se fait passer pour ce qu'il n'est pas. Il est le "nouvel esprit du capitalisme" incarné, récupérant la critique faite au capitalisme pour en faire une force. Mais il ne fera rien de tout ça, c'est du vent, de la lacrymo. Le capitalisme n'est pas l'issue, changer la donne c'est le faire disparaître, pas l'assouplir.

Et ça me fatigue. Ca me fatigue. Et je pense à Renaud. A-t-il sombré parce que ce monde lui était devenu impossible à accepter, que ces mots pourtant si forts ne changeraient jamais rien ? Et que ça le fatiguait tellement qu'il lui fallait absolument tout oublier ? Et a-t-il ensuite soutenu Fillon et Macron parce que, devenant vieux, sans force et vidé par l'alcool, il avait finalement lâché prise, abandonné jusqu'au moindre de ses mots, jusqu'à la moindre de ses colères ? Je suis triste pour Renaud, parce que la voix qu'il a perdu est à la hauteur des mots qu'il n'emploie plus.

Respire.

Tu ne bois pas souvent, tu ne supportes pas la gueule de bois, tu ne fumes pas et ne t'inflige aucun tourment illicite. Ca va bien se passer. Mais respire.

Alors voilà. Je vais continuer à écrire. Je dirai mes colères. Je les sélectionnerai. Je vais continuer de tweeter, je vais continuer de m'adresser directement aux dominants, je ne les laisserai pas tranquille, même si cela ne reste que donquichottesque. Je vais continuer à faire des vidéos. Je les choisirai pour ne pas m'intoxiquer de l'actualité. Je conseillerai des livres, à chacun de faire des efforts. Je fais ma part de lecture pour comprendre ce monde, si vous préférez rester sur Facebook et ne rien comprendre, cela ne grossira plus ma fatigue.

Et je termine en vous citant Aurélien Barrau qui, lorsque je terminais d'écrire ces lignes, s'est indigné sur Facebook : "Si ce sont là nos profondes indignations, alors que la violence alentours est extrême et que le monde se meurt, nous avons vraiment les dirigeants que nous méritons." (2)

(1) https://twitter.com/BrunoLeMaire/status/1151384002772836354

(2) https://www.facebook.com/plugins/post.php?href=https%3A%2F%2Fwww.facebook.com%2Faurelien.barrau%2Fposts%2F2365881286823871