Histoire de savoir qui encaisse quoi...

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Une caissière vient de se faire licencier pour 85 centimes. Non, je rectifie : une caissière d'hypermarché vient de se faire salement virer pour n'avoir pas pu surveiller une cliente qui tentait de passer une boîte de conserve sans payer. Pour qui n'aurait jamais pris conscience de l'absence totale de consistance du boulot de caissière, je tiens à expliquer dans le détail ce que j'en sais. C'est un boulot de merde, un job à la con, un bullshit job (lisez David Graeber, vraiment). Un emploi dans lequel l'employée n'a aucun choix. Je parlerai volontairement d'elle au féminin, car soumettre des personnes dans ces boulots n'est pas suffisant ; il faut également soumettre majoritairement des femmes, c'est un package capitaliste, dans le plus pur héritage esclavagiste et dominateur. Comme on mit en esclavage des noirs, le capitalisme impose ici à des femmes de faire les belles. Pour un salaire de misère, ça va de soi.

Etre caissière, c'est être soumise par des postures, des sourires, des gestes. Rien de cela ne respecte le corps, ça a pour objectif le service du client. Ce dernier peut-être le dernier des goujats, il faut sourire, se tenir droit, malgré la fatigue, la douleur, la chaleur, le costume immonde et inconfortable ; malgré les insultes et l'absence de considération. Etre caissière, c'est être soumise dans son âme. C'est accepter sans broncher les horaires, hâchés, disséminés aux heures de pointes, désocialisants. C'est accepter de ne pas pouvoir prendre un deuxième job à cause de celui-ci. C'est accepter de "travailler" pour des clopinettes. C'est se couper de sa vie pendant ces heures vides. C'est se dire à longueur de journée qu'il y a pire, il y a "travailler" à la chaîne dans un abattoir.

Cette personne, celle qui s'est fait virer, exerçait son activité de soumission dans un espace de caisses automatiques. Là, sa mission est de contrôler. D'aider le client, dira la communication officielle. Non, son taf, c'est de surveiller dans un espace qui n'est pas pensé pour cela. Car dès lors qu'elle aide quelqu'un, elle tourne le dos à d'autres. Sa mission est impossible. Les caisses automatiques sont apparues pour faire faire des économies d'échelle à l'entreprise. Les caissières restantes ne sont pas mieux payées. Leur boulot s'endurcit, même, puisque chacun aura observé depuis de nombreuses années que les files d'attentes s'agrandissent dans de nombreux super et hypermarchés, qu'il est rare que toutes les caisses soient ouvertes en même temps. Ce temps-là est fini. Aujourd'hui, les économies se font sur les esclaves occupant ces jobs à la con.

J'ai pratiqué ce boulot. Cela remonte au début des années 90, j'étais étudiant. Je refusais de travailler en semaine à côté de mes études et me replais sur des jobs d'été et d'hiver. J'ai fait caissier pendant quelques étés et vacances d'hiver. A l'époque, les hypermarchés commençaient à découper les contrats ; sont apparus alors les contrats à 18h semaine, aux horaires découpés en deux tranches chaque jour. La caissière occuppait un emploi qui n'avait jamais été aussi précaire et elle ne pouvait pas en prendre un autre à cause de ce découpage.

Ce n'était pas un travail, et ça a empiré depuis. Il n'y a aucun épanouissement possible.

J'arrivais souvent le matin lorsque les portes s'ouvrent et que les premiers clients se jettent littéralement sous le rideau de fer qui se lève. A cette heure matinale, certains courraient déjà pour être les premiers dans les rayons puis aux caisses. Mon contrat m'obligeait à venir à l'heure d'ouverture et à me précipiter dans mes premières tâches : me vêtir d'un polo inconfortable qui collait à la peau et me serrait les épaules ; le passage par les casiers était obligatoire afin de vider mes poches du moindre argent personnel ; me diriger vers ma caisse (la boîte en métal, fermée à clé) où une autre employée me remettait mon fond de caisse de la journée ; une fois le coffre fort de poche rempli, je me dirigeais vers la caisse centrale, où la cheffe des caissières m'affectait ma caisse (la grosse, celle-là, avec ses tapis roulants et ses clients en attente). Arrivé sur le champ de bataille, il fallait une à deux minutes d'installation, plus si le matériel était réfractaire. Parfois, un bug d'allumage forçait la cheffe à se déplacer pour tourner une clé afin de déverrouiller la machine. Les premiers clients se jettaient sur nous, sans un mot, sans un bonjour, et s'impatientaient que je ne puisse pas les servir immédiatement.

Cette ruade de chacun avait pour origine la volonté de l'établissement d'économiser sur les premières cinq premières minutes de tous les employés. Pour ceux qui commençaient après l'ouverture du magasin, les choses étaient différentes : l'heure d'arrivée au travail était considérée comme celle de l'arrivée à la caisse centrale. Des cadres avaient décidé qu'ils n'avaient pas à nous payer les nombreuses minutes de préparation, nous forçant à les précipiter pour les réduire au maximum.

De mon passage parmi les caissières, je retiens d'abord les émotions, ensuite les mécaniques.

Je retiens la détresse des caissières, soumises à des tâches humiliantes et répétitives qui finissaient par altérer leur corps et leur âme. Avant de lâcher prise et de baisser de rythme dans le passage des articles, elles avaient toutes été tiraillées entre faire leur travail au mieux et travailler vite ou abandonner l'idée de satisfaire le client en réduisant son temps d'attente. Dans tous les cas, en effet, elles perdaient. Il n'y avait pas de satisfaction possible, l'issue d'une journée était invariablement toujours la même : fatigue, tension, douleurs, colère.

Je retiens les mécaniques en oeuvre dans cet univers ingratifiant. Les règles faites contre les employées, contre leur corps, contre leur âme. Chaque règle ne tenait compte que du pognon à amasser chaque journée ; chaque règle se fichait des personnes et des souffrances infligées. Les horaires, les gestes, les postures, tout était imposé comme à un animal dont on veut ignorer jusqu'au droit à vivre dignement. Tout conduisait à casser. Casser le dos, les jambes, les pieds, les poignets. Casser le moral, le psychisme, l'unité de corps.

Je retiens la chaleur dans un polo trop serré sous des néons perchés à peine deux mètres au-dessus des caisses. Je retiens les sièges, inconfortables pour nous forcer à travailler debout. Je retiens les douleurs aux jambes et au dos. Je retiens les bips qui se répondaient en échos et finissaient par m'abrutir. Je retiens l'absolue impossibilité de penser dans cette répétition de soumissions aux clients, les uns après les autres, et l'impossibilité d'un échapatoire mental car il fallait rester concentré à chaque instant.

Je retiens les pauses, quasi inexistantes. Cinq minutes pour quatre heures travaillées de rang, dix pour six heures, quinze pour sept. On nous imposait de prendre notre pause dans un local désigné. Nous ne devions pas "traîner" parmi les clients dans le magasin ou prendre l'air à l'extérieur. Si ma caisse était située à l'autre bout du magasin, il me fallait une minute pour y accéder, autant pour revenir. Sur cinq minutes, il en restait trois pour souffler autour d'un café, il n'en restait pas s'il fallait aller aux toilettes. Celles qui, à bout, tentaient de prendre une seule minute de plus, se voyaient infliger un blâme oral. "Que ça ne se reproduise pas, ou ce sera signalé et déduit de la paye !" leur disait alors la cheffe. De façon systématique, nous n'avions pas quatre heures travaillées de rang, ni cinq, ni six, ni sept, ni huit. Nous avons 3h55 (ne donnant droit à aucune pause), 5h55 (donnant droit à 5 minutes de pause quand 6h nous auraient donné droit à 10 minutes). Le pire, était le 7h55 au lieu de 8h : travailler huit heures donnait droit à 20 minutes (pas le temps de manger normalement), mais on ne les avait jamais, les 8h. Nous avions les 7h55 qui ne donnaient droit qu'à 15 minutes. 15 ridicules put... de minutes ! Je détaille afin de révéler la supercherie : 7h55 de travail, c'est travailler 4h de rang (sans pause, cette fois-ci, à moins de couper en deux les 15 minutes prévues pour la pause déjeuner), c'est dix minutes pour manger (il faut enlever le trajet vers la salle de pause, les toilettes, le coup de déo, etc.), et c'est rebelotte pour un peu moins de trois heures de travail sans pause.

Je retiens la tenue de la caisse, qu'il fallait faire au jugé. Comprenez-bien : à l'époque, nous étions au franc. La caissière avait ordre de ne pas avoir un différentiel de fin de journée de plus ou de moins de un franc. Facile ? Je voudrais vous y voir. Lorsqu'un client payait en espèces, il donnait un billet. Rarement des centimes, du fait que le peu de petite monnaie que nous avions pouvait partir à une vitesse fulgurante, nous rendant vite la tâche de rendre la monnaie au centime-près impossible. Si vous commenciez votre journée par rendre au centime-près à chaque client, en une heure ou deux vous n'aviez plus de quoi rendre. Inutile de redemander des pièces, la plupart du temps on ne vous les amenait pas. Ca fatiguait la cheffe. Pour compenser, il fallait braver l'interdiction de s'échanger des pièces d'une caisse à l'autre, sans se faire voir. Le mieux, le plus facile, était donc d'obéir à une des règles dictées par l'hypermarché : un coup rendre, l'autre coup prendre. Les caissières avaient pour ordre de perdre des centimes sur certains clients et de se refaire sur d'autres auxquels elles ne rendaient pas. Il fallait tricher et voler le client. Imaginez les micro-conflits intérieurs provoqués dans les têtes, plusieurs fois par heure et les insultes des clients mécontents. Le pire, c'était sans doute que le système paliait cela d'une façon perverse : le client qui se plaignait de la caissière à la caisse centrale, se voyait rendre les centimes par la cheffe. La caissière, qui n'avait fait qu'obéir à des injonctions contradictoires, passait pour la méchante, l'incompétente, la débile qui ne connaissait pas les maths...

Je retiens les clients dont la plupart ne disaient ni bonjour, ni au-revoir. Je retiens l'obligation pour moi de le faire, même lorsque le client était maltraitant. Sourire à l'indifférence, à la médiocrité, à la méchanceté, ça devrait être payé bien plus cher. Je retiens les clients qui me reprochaient la lenteur d'un autre de ses congénères. Je retiens ceux qui m'avaient engueulé parce que, à une caisse "priorité personnes handicapées et femmes enceintes", j'en avais fait passer avant eux. Ce qui était la règle qu'on nous demandait de suivre.

Je retiens les clients qui, le 24 décembre au soir, alors que le magasin fermait à 19h, forçaient la sécurité à moins cinq pour remplir leur caddie de la semaine, trainaient dans les rayons et me forçaient à les attendre pour finir une journée folle à 19h30. Je retiens ces jours d'affluence énorme où nous ne voyions pas le bout des queues, où nous n'avions pas nos pauses.

Je retiens de mon passage aux caisses un respect éternel pour les travailleurs et travailleuses de ces boulots idiots et ingrats qui les cassent ; je retiens aussi la marque indélébile du capitalisme dans nos esprits qui nous retient malheureusement trop souvent de nous soulever contre les maltraitances du travail.

Etre caissière, c'est être aux antipodes de cette définition du travail qui nous socialiserait, nous épanouirait, nous propulserait dans les marches de l'échelle sociale. Etre caissière, c'est se voir refuser la moindre qualification, le moindre droit à la parole, le moindre droit à agir sur son activité.

Etre caissière, c'est subir, se taire et souffrir.