La dictature de « l’actualité »

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"l’accent mis par le web 2.0 sur la rapidité de diffusion démultipliée impose la dictature de « l’actualité » et marginalise les processus de mise en perspective, d’analyse des processus évolutifs, de réflexions diachroniques." Jean Loisier, Ph.D en Sciences de l'Education, Université de Montréal.

Tout va très vite et rien ne tient du hasard. Les médias, tous les médias, sont en train de tendre vers un changement profond de leur processus de diffusion. Ce n'est pas une coïncidence ; ce n'est pas non plus un simple changement opérationnel. Il s'agit d'un processus social, impactant et incluant chacun d'entre nous.

Pour en parler plus simplement, partons d'internet et de ce qu'on appelle web 2.0. Sans rentrer dans des considérations de spécialistes, identifions ce qui est la mouvance généralisée d'internet.

Le web 2.0 a permis une vraie interaction, faisant sortir internet d'un mode plus proche du minitel qui distinguait les créateurs de contenus des consommateurs de contenus. Dès lors, les créateurs institutionnels ne sont plus les seuls à créer, et deviennent même souvent les moins lus. On assiste à l'émergement de blogueurs bien plus lus que la plupart des journaux en ligne ! L'horizontalité d'internet, qui impose que chaque connecté a autant d'importance que les autres, trouve ici une application socialement intéressante et incontournable. La liberté d'expression n'aura jamais trouvé de vecteur plus criant.

Le web 2.0 a également permis des échanges rapides, souvent très proches de l'instantanéité. 

Enfin, il a permis l'émergence des réseaux. Appelons-les sociaux, même si ça corromp le terme en le connotant d'une distinction inappropriée, ou réseaux tout court. Le web 2.0 a simplement permis, non pas leur création (car ils existaient déjà dans le web 1.0), mais leur multiplication et leur croissance ; les réseaux sont basés sur les liens qui relient les membres entre eux (une passions, une profession, etc.) et sortent des considérations classiques (géographiques, sociales, etc.).

Quelle est la conséquence de cela ? Je n'en retiens ici qu'une seule : la tendance à la multiplication des informations, courtes et peu espacées dans le temps, même si elles en deviennent pauvres en contenu.

Avant d'observer ce qu'il se passe dans les autres médias, il me paraît intéressant d'observer ce qu'on repère dans les usages. L'internet, l'usage accru de l'email, l'augmentation de la mobilité dans la communication et le travail, ne font qu'accompagner le "besoin" d'être informé et connecté aux réseaux en permanence. On surveille souvent ses emails, on est joignable tout le temps. En découle immanquablement une fraction des temps ; on découpe notre temps de travail et on intercale les tâches les unes dans les autres pour s'accommoder des lois du genre, pour s'accommoder aux exigences de notre découpe à celles des autres.

Comment penser alors que le processus n'impacte pas le contenu ? Notre façon de travailler, de produire, ne peut qu'impacter sur le résultat. Il en va de même pour l'information et la communication. En ne prenant pas le temps, on ne peut pas développer une idée. CQFD.

Que repère-t-on dans les autres médias ?

La presse écrite, même si elle tend à lutter contre le phénomène, ne peut que l'accompagner ou disparaître. Le phénomène avait commencé dans l'apparition des journaux gratuits : peu de contenu, mais standardisé. Rien de plus que ce que disent et savent les concurrents. Le phénomène prend actuellement une propension différente au travers des stratégies des journaux quant à leur site internet : face à leurs difficultés de vendre "du papier", les journaux se posent la question de la vente de contenu en ligne. L'incidence est simple à comprendre : si on ne paye pas, on ne reçoit qu'une information légère.

La télé, elle, a changé depuis quelques années déjà. Comment ne pas observer que ce média, dont les contenus sont chers à produire, n'a pas profondément modifié son mode de production : émissions de télé-réalité aux contenus vides et pourtant extensibles. En quelques émissions, on ne dit rien, on le répète pourtant d'émission en émission, et on présente ses annonceurs puisque ça en devient la finalité : produire du contenu qui permettra de trouver des annonceurs servant à produire ses contenus... L'autre facette intéressante de ce média est qu'il se sert très largement sur internet pour proposer du contenu à moindre coût, incapable de créer lui-même un contenu qui intéresse ses spectateurs à la fois dans le contenu que dans la forme, la forme télévisuelle se démarquant de plus en plus des usages actuels.

Jean Loisier nous parle de "dictature de l'actualité" en mettant actualité entre guillemets ! Bien entendu, tout est là. Une information courte, ancrée dans une réalité très vite dépassée, qui ne laisse pas la place à la réflexion, la mise en perspective (c'est à dire la réflexion de cette actualité dans un contexte). Prenons un exemple simple qui inscrit cette réflexion dans la réalité des modes opérationnels des médias : toute information, dès lors qu'elle sera considérée comme traitable, aura trois traitements : 

Le premier consistera en une information extrêmement formatée, peu développée, pas ou peu commentée et mise en perspective. Je parle ici bien évidemment du traitement des journaux télévisés et radiophoniques. 

Le deuxième consistera en une information plus complète, plus commentée, beaucoup moins formatée. Je parle ici des articles de presse écrite, papier et internet. Pour ce dernier on pourrait aussi s'arrêter sur la pauvreté des commentaires liés aux articles en ligne, qui s'inscrivent dans la droite ligne de mon propos (certains sites sont pourtant, et heureusement, épargnés par le phénomène : rue89.com par exemple.)

Le troisième consistera en une information très commentée, très mise en perspective : les débats, télé (même s'ils sont rares) ou radio, en sont la démonstration.

C'est dans le troisième mode qu'on pourra se constituer une réflexion plus aboutie. C'est par celui-là qu'on pourra également se donner le temps de la réflexion, de la mise en perspective. C'est pourtant aussi celui-là qui est à la fois le moins vendeur et le moins retenu. J'entends par "retenu" le simple fait qu'une réflexion provenant de ces échanges est très rarement retenue comme pouvant servir à nourrir l'information généralement répandue.

C'est la dictature de "l'actualité".