La parole à l'incohérence et au mépris

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S'il avait souhaité démonter un par un les mensonges qu'il affirme être ceux de Médiapart, François De Rugy aurait pu faire un autre choix pour sa rentrée "politique" qu'une émission grand public sur France Télévision (https://www.youtube.com/watch?v=yPFK--GZlJQ). Pour les personnalités politiques, il est acté que le choix d'un passage télé ou radio s'organise minutieusement selon qu'elles veuillent prendre le temps de parler, ne pas se faire contredire, choisir le public cible, etc.

Ainsi, De Rugy a choisi une émission qu'il pensait pouvoir diriger tout autant qu'il pensait pouvoir y imposer la nature simple et proche du peuple dont il entend se parer. C'est raté. Sur le plateau, même s'il a tenté à de nombreuses reprises de garder la main en n'entendant pas la contradiction, en conservant la parole le plus longtemps possible quitte à être brouillon et inintelligible, il s'est vite perdu dans ses explications abracabrantesques et grotesques. Et puisque ce choix n'avait pas pour but de répondre point par point à Médiapart, il n'apporta jamais aucun élément concret argumentant sa ridicule contre-attaque contre le journal en ligne. Au contraire, plus la fin de l'interview approchait, plus il s'enfonçait dans une diffamation et un mépris hallucinant.

Il me semble que, dans la double perspective de savoir qu'il y a mensonges et de vouloir y opposer la vérité, il est préférable de chercher pour interlocuteur le menteur et de détricoter un par un chaque élément, face au menteur lui-même. Mais au lieu d'aller à Médiapart, ou même de rencontrer ses journalistes en terrain "neutre", il s'est (très mal) défendu en citant des rapports indépendants qui n'ont jamais confirmé son innocence et d'autres qui n'existent pas, en en appelant au bon sens des français et en refusant le fond du sujet. Pire, il a tenté maladroitement de proposer l'analyse d'un autre fond du sujet, qu'il a eu toutes les peines du monde à démontrer. Partant, et incapable de démontrer quoi que ce soit, il s'est prit les pieds dans le tapis de son incohérence, allant jusqu'à reconsidérer le droit des journalistes.

Retour sur les lieux du crime…

En tout début d'émission, De Rugy Parle d'un "travail de démolition bien orchestré, (...) avec ce type de titres, avec ces mensonges". Sauf qu'à ce jour, et même dans cette interview, il n'apporte strictement aucun élément factuel lorsque Mediapart l'a fait à de nombreuses reprises, et dans le détail. Il faudrait d'ailleurs prendre le temps de lire le dernier article récapitulatif du journal avant de regarder la tentative de défense (qui n'en est pas une) de De Rugy : https://www.mediapart.fr/journal/france/030919/affaire-rugy-un-ete-d-intox
Les choses y sont claires, détaillées, précises. Je n'y reviendrai pas ici, m'arrêtant principalement sur ce qu'il nous a été donné à voir et à écouter. Ayant lu tous les articles des différents journaux sur l'affaire, entendu les contre-arguments et constaté la vacuité du rapport parlementaire dans cette affaire, j'ai certes une opinion que j'affiche d'emblée pour ne plus y revenir : Médiapart apporte des éléments convaincants et documentés, De Rugy se contente de s'arranger avec les faits et d'inverser la charge de la preuve jusqu'à attaquer le journal par principe. La crédibilité dans cette affaire me paraît être du côté du journal.

Ignorant les réponses très timides de la présentatrice, De Rugy, sans rien argumenter, s'engage vite dans une parade toute rhétorique : "des gens sont venus m'arrêter dans la rue pour me dire c'est injuste" ou "les français sont clairvoyants et font la part des choses" tiennent seuls sa défense. Or, ceci ne constitue en rien un argument ou une défense. DeRugy essaie ici d'effacer les autres interlocuteurs pour jouer sur l'émotion et nous forcer à adhérer à son avis. Il s'agit d'une simple parade rhétorique, sans prise sur le réel, qui ne peut avoir d'impact sur les auditeurs qu'à partir du moment où des gens de télé ou de radio lui accordent l'audience sur un plateau. Sur le fond des choses, ça ne vaut rien.

Puis, une pépite : "je crois qu'il y a un phénomène de fond. Une défiance extrêmement forte à l'égard des hommes et des femmes politiques, et encore plus à l'égard de celles et ceux qui gouvernent, qui prennent la responsabilité d'essayer de diriger le pays et de changer les choses." Ainsi, sans considérer d'une part que cette défiance pourrait être justifiée, et d'autre part en essayant de nous faire oublier les faits dans sa propre affaire, il nous annonce la couleur, dont la forme prétendument adulte (par une allure de prise de recul) alors que le fond est infantile : le problème, c'est les autres, c'est pas lui. La phrase est pour le moins maladroite derrière la feinte de prise de hauteur : "je crois qu'il y a un phénomène de fond" est une tentative de nous amener à oublier les faits et voir ailleurs, c'est un écran de fumée. La défiance dont il parle serait le problème, alors que tous ceux qui ont une certaine défiance envers la classe politique l'ont pour des raisons précises, dont l'affaire De Rugy occupe une place symbolique. C'est précisément ce qu'il essaie de faire oublier par cette rhétorique. Et pour finir, il s'honore d'un mérite gratifiant, ignorant par le verbe que la défiance vient précisément du fait qu'il est impossible, les faits nous le montrent à chaque affaire, de gratifier par principe les élus d'une telle aura de nature.

Et il continue : "Ca, ce n'est pas nouveau et c'est encore plus fort aujourd'hui. L'histoire des GJ, un jour sans doute on fera une analyse de ce qu'il s'est passé en France à ce moment-là : c'est une vague qui a failli emporter d'ailleurs les institutions démocratiques de notre pays sur la base de cette défiance." Et là j'ouvre les yeux, très grands, et je me dis "Wouaou ! A-t-on besoin de commenter ?" Peut-être pas. Par contre, le lien avec son affaire … ? Ah si, il nous le donne : "Je pense d'ailleurs avoir été la victime expiatoire des Gilets Jaunes." C'est très, très osé, tant le lien semble se faire discret entre son affaire et les Gilets Jaunes… Comment va-t-il pouvoir argumenter cela ? Il ne va pas le faire, tout simplement. C'est plus facile. Double écran de fumée.

Car alors que la présentatrice s'étonne autant qu'elle le peut et lui demande des explications, il s'enfonce dans une phrase si longue et si perdue dans son sens qu'on ne sait même plus d'où il part, ce qu'il cherche à argumenter et où il va. Lui non plus d'ailleurs… La cohérence le fuit, si toutefois il en a été capable auparavant. J'en doute sincèrement à ce moment-là et me questionne sur le niveau, le sérieux, la cohérence de nos élus…

La phrase est longue, mais la voici dans sa version intégrale : "Ben parce que vous avez à un moment donné une telle pulsion de rejet de la politique, de ceux qui gouvernent, et parfois, il faut bien le dire de haine, et que face à cela, beaucoup de responsables politiques de l'opposition, au lieu de dire "ayons le maximum de débats, sur ce qu'il faut faire pour la France, ou ne pas faire, ce qui est bon, ce qui est mauvais, Emmanuel Macron fait des choix, ils sont bons ils sont mauvais, on a d'autres choix à proposer"… au lieu de ça, on a vu que lorsqu'il y a eu tout ce déferlement qui a continué tout l'été, de haine contre les députés notamment de la majorité, eh bien, certains ont même relativisé, ont banalisé, voir justifié. J'ai entendu une députée de la France insoumise dire "non mais le scandale c'est pas qu'il y ait des permanences qui soient dégradées, qui soient saccagées, que des députés soient attaqués, le scandale c'est le CETA, le scandale c'est la politique de M. Macron." Donc quand vous êtes dans ce régime-là de… où on est là à relativiser le fait que la violence soit utilisée dans la vie politique, que la haine soit le moteur, en effet c'est quelque chose qui est assez grave."

Cette diatribe est trop longue, mal cousue, perdue dans des parenthèses lourdes, elles mêmes composées d'énumérations pompeuses. Il s'y perd et le texte ne dit finalement pas grand chose. Par contre, côté sous-texte, il y a du monde : "une pulsion", pour commencer : De Rugy réduit les Gilets Jaunes à une pulsion. Pas une colère, pas une exaspération de la politique, non, une pulsion. Réduits à des êtres pulsionnels, qu'on imagine ravageurs, sans réflexion, violents, les Gilets Jaunes le remercieront certainement bientôt d'une défiance légitimement reconduite. C'est d'autant plus étonnant que cette phrase débarque sans argument, sans lien avec l'affaire pour laquelle il est présent dans la discussion, et surtout sans lien avec ce dont il est censé répondre. C'est détaché de tout, sauf du fil invisible auquel il semble vouloir nous rattacher pour nous convaincre… de quoi déjà ? … qu'il y a un phénomène de fond… C'est confus, c'est idiot, c'est non argumenté et il ne répond pas à la question de la présentatrice, sur le pourquoi il serait la victime des Gilets Jaunes... Nous n'en saurons pas plus.

Il faut revenir aussi sur le fait que pour De Rugy les responsables politiques de l'opposition sont injustes et malhonnêtes et ne proposent jamais rien. Faut-il vraiment refaire le point sur les critiques argumentées et les propositions faites à Macron depuis deux ans ? Pas d'argument, pas de lien, hors contexte, mensonges et attaques multidirectionnelles de De Rugy. C'est pas lui, c'est les autres.

Nous en sommes à cinq minutes, et je sens que ça va être long. Déshabitué de la télé depuis trop longtemps, je me demande si je vais continuer à écouter cette ombre de politicien. Mais le journaliste Cohen, que je ne porte cependant pas dans mon cœur, surgit alors et tient tête à plusieurs reprises à cette ombre. Il revient sur le "tout est faux" de De Rugy et lui oppose tout ce qui, dans la presse, va dans le sens de Mediapart et contre l'absence d'arguments du cravaté-rebelle qui se décompose alors. Ce dernier évoque même plusieurs rapports indépendants qui auraient prouvé que tout est faux. Cohen ne se démonte pas et lui demande ses sources, parce que pour lui, il n'y a rien. Pour De Rugy, à ce stade, évoquer "les français pensent que…", "des rapports disent que…" constitue le meilleur argument tenu. Ca se complique.

Les minutes qui suivent sont désordonnées. De Rugy tente à deux reprises d'évoquer une affaire Mediapart. Ce n'est pas lui, c'est les autres. Mediapart, les méchants, lui, le gentil. Une embardée est faite sur le "logement social" où on comprend que De Rugy ne reprend pas les arguments de Mediapart, mais les déforme pour "mieux" les attaquer. La lecture de l'article éclaircit tout : De Rugy ment même sur ce qu'aurait dit Mediapart.

A la neuvième minute, je m'étonne d'avoir tenu jusque-là quand il fait un mélange malhonnête entre son expression datant d'il y a plusieurs mois "il y a une affaire Mediapart", et le fait qu'il ait porté plainte et qu'une audience constitue une affaire. Le lien sémantique entre les deux choses ne suffit pourtant pas à considérer que l'affaire De Rugy n'existe pas au prétexte que le fautif serait Mediapart. Les liens formulés ici par De Rugy sont du pur sophisme, il tort les mots, les choses et leur sens, afin de prouver l'improuvable. C'est navrant. Comment se fait-il qu'une audience soit accordée à quelqu'un d'aussi incohérent ? Cette question s'incruste dans mon esprit.

Puis De Rugy s'enfonce en pure diffamation : "Les méthodes de Mediapart ne sont pas des méthodes de journalistes, ce sont même des méthodes de voyous, disons-le, hein ! Où toutes les règles sont enfreintes, toutes les règles sont enfreintes. Tous les mensonges sont possibles."

Mediapart est souvent conspué de la sorte par les politiques pris au piège de leurs méfaits et de leurs mensonges, mais jamais Mediapart n'a été jugé coupable de diffamation. L'honnêteté consisterait à se confronter à Mediapart, argument contre argument. Mediapart donne des faits, donne les documents sur lesquels il s'appuie et garde ses sources pour la justice. Du journalisme, en somme. La vérité commence à se voir : De Rugy en veut à Mediapart et aux médias non dociles et en fait une affaire personnelle, dans laquelle il est prêt à remettre en cause (tient ! Comme son Président) les fondements du journalisme.

Plus loin, il nous dira : "C'est une question de démocratie : est-ce que c'est une bonne chose que au lieu de demander des comptes aux responsables politiques, on cherche à les démolir ?" Il refuse donc de considérer que regarder de près les agissements des politiques EST justement une demande de comptes. C'est le principe même d'un contre-pouvoir nécessaire qu'est le journalisme. Pas avare de détournements, il nous prend pour source l'article de Mediapart pour insister qu'il y a un acharnement sur sa personne et non pas sur des "sujets" (évoquant l'idée absurde et désastreuse qu'il y aurait un bon et un mauvais journalisme, et que la différence se ferait sur le choix des sujets… inquiétant…). Il dit même que Mediapart revendique cet acharnement sur sa personne. Regardons de plus près, dans le texte de Mediapart : "« Une chasse à l’homme » ? Non. De « l’acharnement » ? Oui. Revendiqué. Mais seulement à documenter les failles du contrôle des dépenses de nos représentants." Et voilà percé à jour toute l'argumentation de De Rugy : tourner autour des choses, modifier l'usage des mots, tordre le sens jusqu'à ce qu'il lui serve. Malhonnête de A à Z.

Et arrive alors une phrase ignoble et pleine de mépris : "Vous savez, moi j'ai été élu député… J'ai été élu (insiste-t-il en l'affirmant de la tête)… Voyez la différence c'est que… moi, j'ai été élu (silence accompagné de gestes indiquant que cela suffirait comme argument à quoi que ce soit…)… J'ai pas été embauché… pour faire des articles… et être payé sans jamais rendre de compte." Oups… je fais une pause… Je n'en reviens pas de ce que je viens d'entendre et de la mimique accompagnant de tels mots. Tout parle. Les mots, le corps du spectre, le mépris visible autant que son exigence à être respecté par principe parce qu'il est élu. Se rend-il compte du mépris incroyable qui ressort de ce discours alors qu'il vient de la bouche d'un "professionnel de la politique" ? C'est désastreux. D'autant qu'il attaque des journalistes, de simples "embauchés", non pas pour faire du journalisme mais des articles et ne jamais rendre de comptes… Ils en rendent, et De Rugy n'en rendait pas, c'est bien tout le problème.

En guise de conclusion…

Face à un tel raté, je m'interroge doublement.

Comment en arrive-t-on à choisir une classe politique pour laquelle le mensonge est l'outil principal ? Je m'explique : Pour être élu, il faut mentir. Le juste, celui qui cherchera l'analyse honnête, le débat équilibré, les accords, un certain consensus, sera sorti du jeu démocratique dès qu'un menteur, un sophiste, un populiste (qui n'est pas seulement celui qu'on croit) jouera du mensonge, de l'argument facile mais faux, de la calomnie. Une fois élu, fort de son mandat, l'élu cherchera à défendre ses idées. La démocratie s'arrêtant, pour les défenseurs de notre République, à l'élection, l'élu se considérera légitime à faire, non pas seulement ce qu'il avait annoncé, mais ce qu'il veut. Pour cela, tous les arguments seront bons, à commencer par les mensonges. Puis, pour se faire réélire, il lui faudra tromper sur la réalité de son mandat, la faiblesse étant synonyme d'éjection.
Ce que nous montre ici De Rugy, c'est plusieurs décennies de mensonges en guise de méthode de domestication politique. C'est l'impunité à tous les étages et le copinage avec la presse "de pouvoir". Il est ainsi troublant de constater que "tout là haut" tout n'est qu'arrangement avec la réalité et domestication du sens des choses, et que, malgré cela, l'électeur continue, en masse, d'élire les mêmes appareils, les mêmes personnes, les mêmes profils incohérents et pervers.

Enfin, je m'interroge sur les médias. D'une part parce qu'il me semble assez évident que laisser un tel personnage se défendre sans chercher à opposer les faits est au minimum une maladresse enfantine, au pire une sympathie dangereuse avec le pouvoir. De l'autre parce que la "gentillesse" et la patience accordées à De Rugy sur ce plateau n'avaient de jumeau dans l'insoutenable que l'extraordinaire incohérence de l'interviewé.

#Mise à jour du 06-09-2019

Ce matin, sur France Info, François De Rugy, qui semble faire le choix de la multi-présence sur les plateaux, a dit : "J'ai identifié une vengeance politique de mon ancien parti", affirme François de Rugy. L'ancien ministre assure avoir des preuves qu'il diffusera dans les "semaines ou les mois qui viennent". Ainsi, le même homme politique (l'expression n'a jamais sans doute aussi mal été portée et je l'utilise ici pour en marquer d'autant plus l'écart entre la désignation et le désigné) qui dénonce les "mensonges" de Mediapart (alors que les accusations sont documentées) vient ici cracher sur d'autres (dans un nouvel écran de fumée du type "c'est pas moi, c'est les autres"). Il n'en apporte toutefois pas les preuves, prétendant les garder pour plus tard et les sortir dans les semaines ou les mois prochains. A ce niveau-là de foutage de gueule, ose-t-il encore prétendre que les journalistes ne rendent pas de comptes alors que les élus le font ? Et comment alors ne peut-il pas comprendre la défiance envers la classe politique, qu'il dit être un problème démocratique, quand sa propre incohérence (ici tout à fait flagrante) ne peut mener qu'à cette défiance ? De Rugy prend de plus en plus les traits du personnel politique méprisant et méprisable dont il faudra bien convenir un jour qu'il ne peut plus occuper des postes à responsabilité susceptibles de changer nos vies...