La presse, le politique et un enfant sont dans un bateau

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Dans les articles précédents (et je sens que ce n'est pas fini), j'alertais sur la démesure que prennent les événements suite à l'affaire Charlie Hebdo. Démesure d'autant plus inquiétante lorsqu'elle touche les enfants.

Si un parallèle peut être fait entre le 11 septembre 2001 et le 7 janvier 2015, il convient de le faire sur l'impact des événements sur l'enfant. En 2001, les journaux français semblaient s'inquiéter de l'impact des images sur des enfants qui ne peuvent pas être préparés à les recevoir. Aujourd'hui, il n'est plus question d'analyser les images vues par les enfants, il n'est pas non plus question de les laisser en dehors des événements. Les enfants sont pris en tenaille, contraints et forcés de se comporter comme la République le demande. La dérive inqualifiable de la Ministre de l'Education dans ses mesures (sur lesquelles je reviendrai dans un prochain article) montre à la fois l'exagération et le peu de nuance que les Institutions nous imposent ; mais les forces de l'ordre et la Justice peinent également à trouver un juste milieu, juste milieu qui devrait commencer par considérer qu'un enfant reste un enfant.

Le Monde nous décrit un événement survenu dans une école d'une façon assez convenue. Le journal s'efforce, on le sent, de ne pas remettre en question l'air du temps : il ne pose pas plus la question du "Je suis Charlie" que celle des "valeurs de la République" dont l'école doit maintenant redevenir la défenseur. Je vais le comparer ici à un autre article, dont il fait d'ailleurs référence sans le citer, du Comité Contre l'Islamophobie en France.

L'objet sera ici d'observer la méthode de construction de l'article du Monde afin de faire passer une information comme acceptable et compatible avec les humeurs politiques du moment.

L'article du Monde

Un garçon de 8 ans entendu par la police pour ses propos sur le terrorisme

La police de Nice a confirmé, mercredi 28 janvier, avoir auditionné un enfant de 8 ans pour des propos sur le terrorisme qu'il aurait tenus dans son école primaire.

Selon le directeur départemental de la sécurité publique, Marcel Authier, l'enfant avait été signalé aux autorités par le directeur de l'établissement où il est scolarisé en raison de son comportement après les attentats perpétrés en région parisienne. Le garçon aurait refusé d'observer la minute de silence en hommage aux victimes et tenu des propos de « solidarité » avec les terroristes, selon son instituteur.

30 MINUTES D'AUDITION

« Dans le contexte actuel, le directeur de l'école a décidé de signaler ce qui s'est passé à la police », précise le commissaire Authier, en notant qu'il ne s'agit aucunement d'une plainte.

« On a convoqué l'enfant et son père pour essayer de comprendre comment un garçon de 8 ans peut être amené à tenir des propos aussi radicaux », explique M. Authier. L'enfant a été entendu pendant trente minutes, puis a joué avec des jouets pendant l'audition de son père, civilement responsable. Les représentants de l'école primaire ne se sont pas encore exprimés sur l'affaire.

« L'ENFANT NE COMPREND PAS CE QU'IL A DIT »

 « Visiblement, l'enfant ne comprend pas ce qu'il a dit. On ne sait pas où il est allé chercher ses propos », rapporte le directeur départemental de la sécurité publique. Selon son avocat, qui a tweeté des extraits de l'audition, l'enfant aurait répondu « Je sais pas » à la question « qu'est-ce que veut dire le mot terroriste pour toi  ? »

Le Collectif contre l'islamophobie en France a dénoncé, mercredi, une convocation qui, selon lui, « illustre l'hystérie collective dans laquelle la France est plongée depuis début janvier ».

La première analyse porte sur la gravité des faits : l'enfant a été "entendu" ; cela a duré 30 minutes ; il ne s'agit aucunement d'une plainte (info donnée dans la bouche du commissaire (Le Monde ne précise pas s'il a vérifié l'information). Le Monde ne prend pas parti et se contente de reprendre une information non vérifiée. Les faits ne paraissent pas si graves pour le journal qui ne se positionne pas sur les droits de l'enfant.

En deuxième analyse, je note une forte tendance à reprendre les mots du Gouvernement : "son comportement" comme s'il s'était agi d'un acte grave de violence quand il s'agit d'un refus de respecter la minute de silence, c'est à dire le refus des adultes enseignants à accepter le droit de l'enfant à avoir une opinion. Aucune loi impose à quiconque de respecter une minute de silence et une telle situation aurait pu être gérée comme ailleurs cela s'est fait : l'adulte demande à l'enfant de sortir de la classe le temps de la minute de silence, sans drame.

"On a convoqué l'enfant et son père pour essayer de comprendre comment un garçon de 8 ans peut être amené à tenir des propos aussi radicaux" rappelle les malheureux propos de journalistes et politiques qui s'inquiètent des idées extrêmes des parents. Pas de commentaire du Monde.

Voyons maintenant ce que dit le CCIF dont Le Monde reprend uniquement le fait que la convocation  "illustre l'hystérie collective dans laquelle la France est plongée depuis début janvier ", toujours sans analyse.

L'article du CCIF

Ahmed 8 ans, poursuivi pour apologie d'actes de terrorisme

Ce mercredi 28 janvier à Nice, Ahmed 8 ans et son père ont été convoqués devant le commissariat de Nice St Augustin pour répondre des accusations portées à leur encontre. L'enfant est accusé d'apologie d'actes de terrorisme, pour s'être opposé à Charlie Hebdo.

Le 8 janvier 2015, Ahmed, élève en CE2, est interpellé par son instituteur qui lui demande s'il est Charlie. Étant de confession musulmane, et âgé de seulement 8 ans, il s'oppose à Charlie Hebdo en raison des caricatures du Prophète et répond naïvement qu'il est du côté des terroristes.

Ulcéré, son professeur l'envoie vers le directeur de l'établissement, qui se trouve dans la classe d'à côté, et qui lui pose alors la question trois fois devant toute la classe: "est-ce que tu es Charlie?"

Dans ce dossier, des faits de violence sont rapportés par l'enfant, lequel décrit des humiliations qu'il aurait subi de la part du corps enseignant. Diabétique, il rapporte la privation de son insuline par le corps enseignant suite à l'incident.

Puis, une réflexion du directeur de l'école qui, alors qu'il jouait dans le bac à sable, l'a interpellé en disant "arrête de creuser dans le sable, tu n'y trouveras pas de mitraillette pour tous nous tuer".

C'est ce même directeur qui a déposé plainte auprès du commissariat contre l'enfant pour apologie d'acte de terrorisme et contre son père pour intrusion dans l'établissement, lorsque celui-ci accompagnait son enfant, très angoissé depuis l'incident, le matin et le midi à l'intérieur de l'école afin de le rassurer.

L'enfant et son père ont été auditionnés pendant près de deux heures par les policiers, au sujet des propos tenus par Ahmed. À la question "sais-tu ce qu'est le terrorisme?", l'enfant a répondu "je ne sais pas".

Les parents de Ahmed ont mené un vrai travail de pédagogie auprès de leur enfant pour qu'il comprenne mieux les événements. Mais ce qu'il s'est passé à l'école l'a profondément traumatisé. Il souffre de trouble du sommeil et du comportement.

Son audition a été un traumatisme supplémentaire et illustre l'hystérie collective dans laquelle nous baignons depuis début janvier.

Le CCIF suit cette affaire depuis le début de concert avec l'avocat de la famille, que nous continuons à soutenir.

Nous allons également alerter les pouvoirs publics afin de faire toute la lumière sur cette affaire et sur les responsabilités du corps enseignant et des policiers en charge du dossier.

La première remarque, d'importance, est que Le Monde a vu cet article et n'en a ressorti que la conclusion quant à l'hystérie collective sans jamais expliquer pourquoi le CCIF faisait une telle conclusion. Le Monde n'analyse jamais l'événement, ne se positionne pas sur la démesure et se contente de reprendre la version officielle du Commissaire dont on peut constater pourtant qu'elle ne fait pas l'unanimité. Le Monde ne va pas contester la version du CCIF et se permet juste de l'ignorer. C'est plus simple et c'est classique dans la presse française : pourquoi analyser ce qu'on ne veut pas qu'il existât ?

Le CCIF explique dans son article la raison, largement acceptable, de l'enfant qui, dans une culture familiale musulmane, ne voulait pas participer une minute de silence dans laquelle il ne se reconnaissait pas. Certes, il aurait penché du côté des terroristes... mais c'est un enfant de 8 ans dont tout le monde paraît accepter le fait qu'il ne comprend pas lui-même ce qu'est un terroriste. Par contre, il avait compris qu'on le forçait à faire quelque chose qui allait à l'encontre de qui il est, de ce en quoi il croit, pour une raison obscure dont il n'est pas responsable et qu'il ne comprend pas. C'est un enfant de 8 ans. Je le répète car c'est important quand tant d'adultes ne semblent pas le comprendre.

Je ne vais pas recenser le harcèlement qui s'en serait suivi selon le CCIF, l'enfant et son père. Si cela s'est passé, oui, c'est de l'hystérie. Oui, c'est du harcèlement sévère envers un enfant qui ne comprend pas la situation, à qui on a refusé d'agir dans le sens de sa croyance. 

Que cela se soit passé ainsi ou non, Le Monde aurait dû analyser ceci : les enfants n'ont pas été respectés, ni dans leur état d'enfant, ni dans leurs croyances. Le Gouvernement, protégé par la presse, a cru bon de leur imposer ce que les adultes eux-mêmes ne savent pas analyser. A la lecture de ces deux articles, mon avis est pour le coup sans nuance : ceux qui cautionnent les propos de Belkacem (les comportements insupportables des enfants), les propos de Saint Crick (les gens qui ne sont pas Charlie qu'il faut traquer et traiter) et ceux de Sarkozy (est-ce que le  jeune répète ce qu'il se dit dans la famille) ne sont pas dignes de brandir les "valeurs de la République" qu'ils appellent pourtant à défendre. Car derrière les valeurs de la République il devrait y avoir le droit de l'enfant ; il devrait y avoir le droit à ne pas être un lemming aveugle en rang derrière la pensée unique ; il devrait y avoir le droit à la liberté d'opinion dont on se rappelle que le Président de la République et le Premier Ministre peinent à comprendre le sens dans leurs derniers propos officiels. La liberté d'opinion, ça devrait être le droit à penser ce que l'on veut, même une opinion raciste, même une opinion radicale ; ça devrait être le droit à l'exprimer en privé, même en famille. Car une opinion doit être exprimée pour être confrontée à d'autres, pour se peauffiner, pour se vérifier, se modifier ou s'auto-détruire. Les limitations de la liberté d'expression ne doivent pas limiter la liberté d'opinion.

Comment peut-on accepter que la délation dont il est ici question, d'un enfant de 8 ans par le représentant de la République, ait pour seule raison la traque du parent qui en serait peut-être à l'origine ? Ce qui devrait être une rencontre entre les parents et l'Institution, pour éventuellement donner suite, sur la base d'une interrogation qui pourrait être légitime, devient ici une chasse du déli d'opinion.