Texte et sous-texte en Macronie : le cas Loiseau

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Pour qui s'intéresse au capitalisme et à ses conséquences environnementales et ses effets sur nos vies, les alertes récentes n'ont rien de récent. Les livres traitant du capitalisme, du libéralisme, du néo-libéralisme et leurs effets sont nombreux, très nombreux. Du déjà vieux mais toujours d'actualité "le nouvel esprit du capitalisme" de Luc Boltanski et Eve Chiapello à "il faut s'adapter" de Barbara Stiegler, en passant par les écrits de Naomi Klein, Noam Chomsky, David Graeber, Frédéric Lordon, Hervé Kempf, Jeremy Rifkin, Paul Jorion, Alain Deneault, Bernard Stiegler, Natacha Polony, Serge Latouche, et ceux de Cyril Dion, Aurélien Barrau, Pablo Servigne, Aymerick Caron, les analyses proposées conduisent toutes à une observation sans appel : il va bien falloir sortir de ce capitalisme, de gré ou de force. Et le mieux serait de gré. Mais ça urge…

Pour qui n'a compris (ou pas bien d'ailleurs) l'extrême urgence à tout changer que récemment, il faut bien admettre qu'il ne doit pas être facile de comprendre la profondeur du problème. Ce n'est pas, en effet, en regardant le 20h à la télé, en lisant les journaux dits mainstream, ou en écoutant les Grandes Gueules qu'il est possible de le comprendre. C'est en prenant le temps de l'objectivité et de la lecture.

Depuis quelques semaines, les adversaires du "tout changer" sont entrés dans une sorte de colère médiatique, afin de signer la fin des alertes. Il n'est dès lors plus possible, nous dit-on, de faire peur aux gens alors que ça y est, on a pris conscience, ça va le faire. Ni plus ni moins, cette dernière phrase résume malheureusement à elle seule la pauvre, très pauvre pensée de Macron.

Ce 15 juillet 2019, sur France Inter, après avoir lamentablement démontré la petitesse de sa pensée dérivée de celle du Président, c'est Nathalie Loiseau qui s'est exercée à cette colère. L'objectif : décrédibiliser toute pensée opposée à la pensée libérale afin que cette dernière puisse encore se faire un bout de chemin. Et c'est au travers d'une phrase pleine de symboles qu'elle a laissé s'exprimer le sous-texte libéral radical.

Voici cette phrase : "On a une espèce d'hystérie anti-commerce qui devient un peu préoccupante, parce que un salarié sur cinq en France travaille dans une entreprise qui vit de l'exportation. Donc, on va pas arrêter de commercer au motif que le meilleur moyen de ne pas émettre de gaz à effets de serre c'est de ne pas avoir d'avions cargos et de ne pas avoir de bateaux qui traversent l'océan. Ca n'est pas raisonnable."

L'intérêt de cette citation réside bien plus dans ce qu'elle ne dit pas, le sous-texte, que dans ce qu'elle dit. Ce qu'elle dit est assez pauvre, nous allons le voir : par l'usage de quelques termes trop forts au milieu d'une argumentation trop absente, le texte peine à convaincre tout autre que l'idéologue partisan convaincu par un médiocre discours libéral ressassé depuis des décennies. Mais la construction des phrases, une grammaire maladroite et la dépersonnalisation constante finit de convaincre que cette tentative réactionnaire de Mme Loiseau ne convainc même pas son auteure, tant ses mots nagent dans du vide.

Commençons.

Mme Loiseau nous parle d'une "espèce d'hystérie anti-commerce". Notons tout d'abord qu'elle ne la définit pas, ne la précise pas, qu'elle ne cadre pas sa pensée en délimitant ce dont elle parle. L'hystérie est une espèce d'hystérie, ce n'est même pas certain qu'elle en soit une. Elle se permet ainsi d'afficher d'emblée un mot très fort en le minimisant avant même de l'avoir prononcé, comme pour ne pas avoir à se justifier ou s'excuser. D'ailleurs, notons qu'elle ne cite personne. Personne ne pourra lui faire le reproche ou lui demander une justification précise puisqu'elle ne cite rien de précis. Mme Loiseau attaque ainsi sa diatribe d'une façon assez lâche pour salir sans paraître le faire.

Une hystérie est une névrose qui décrit des excès émotionnels. Acceptons l'idée que le terme est fort et précis. Notons aussi que pour dénigrer ceux et celles qu'elle n'ose pas citer, elle s'attaque, non pas aux arguments et à la raison, mais aux émotions et la maladie psychique. Un coup bas extraordinairement pas relevé par le journaliste qui l'interroge, et impossible à contrecarrer par les adversaires de l'auteur, puisqu'elle reste le plus vague possible. Mais l'attaque est là, et elle est basse.

En s'attaquant aux émotions et au psychisme, comprenons bien que Mme Loiseau tente de disqualifier ceux qu'elle ne cite pas, et par là-même leurs opinions qu'elle ne précise pas, en évacuant les faits, les personnes et les arguments. Ce sont des fous inconscients victimes de leurs émotions. L'attaque est bien là, et elle est bien basse.

Selon Mme Loiseau, cette hystérie indéfinie serait portée sur une vision "anti-commerce". Anti-commerce, donc contre le commerce. En premier lieu, j'ai un véritable problème avec le préfixe anti. Je peine déjà moi-même à me qualifier d'anti-quoi-que-ce-soit, considérant que rien n'est proprement tout noir et tout blanc et qu'il est rarissime de pouvoir se définir anti dans le sens où l'on serait contre quelque chose indépendamment de tout contexte. Pour l'illustrer un peu ironiquement, même être contre la mort et inconcevable si l'on prend en compte ce que seraient les conséquences de l'arrêt de la mort par un effet de surpopulation. Si je ne peux pas me qualifier d'anti, comment pourrais-je moi-même qualifier quelqu'un d'autre d'anti ? Ce serait lui enlever toute possibilité de préciser sa pensée, de contextualiser les situations où l'on peut être contre. C'est ce que fait ici Mme Loiseau : elle s'arroge le droit de définir des personnes, qu'elle ne nomme pas, par leur appartenance à une pensée anti-commerce, sans prendre en compte les arguments qui permettent de préciser les contextes acceptables du commerce international et sans leur donner la parole. Ils sont anti, ils sont donc extrêmes.

Cette attitude de la part d'un pouvoir en place est fatigante. Et dangereuse… Pour un parti qui s'est fait élire en prônant la complexité des choses, c'est assez étonnant de systématiquement voir réapparaître chez eux la tentative d'opposition des extrêmes, alors même que leur propre pensée est systématiquement radicale et en exclue toute autre.
L'autre problème de ce terme réside dans l'inexistence de la critique : ce soi-disant discours anti-commerce n'existe pas, nulle part. Les critiques sont arrêtées sur les méthodes capitalistes, sur les dérives de la finance, sur les dépenses énergétiques, sur la balance avantages / inconvénients déficitaire, sur la nécessité de développer le local, mais pas sur le commerce en soi.

A ce stade, Mme Loiseau n'a pas encore prononcé dix mots que son discours est déjà faux. Simplement faux, alors que sa phrase n'est pas encore terminée. Et je me permets une parenthèse : à ce niveau de responsabilité, j'ai tendance à penser que cette personne est disqualifiée, dans le sens où elle n'a pas les qualifications nécessaires à sa position, à sa prétention. Elle démontre ici, comme ailleurs, que sa posture partisane prend le dessus sur sa capacité à penser le monde dans sa complexité et à participer à une réflexion démocratique profitable au très grand nombre. Elle est cependant certainement très compétente, dans le sens moderne et managérial du terme. Elle est compétente car sa principale qualité réside dans le fait de ne pas mettre en péril le système et les hiérarchies. J'ajoute que l'objet de ma parenthèse n'est pas de l'attaquer personnellement ; il y en a tant d'autres dans ce cas, et la Macronie nous en révèle un certain nombre. Ce qui m'intéresse est le contexte institutionnel et politique qui permet à de telles personnes de se hisser si haut.

Avançons.

Mme Loiseau termine sa première phrase en précisant que cette hystérie "devient un peu préoccupante parce que un salarié sur cinq en France travaille dans une entreprise qui vit de l'exportation". D'une part, elle avoue ainsi elle-même qu'il ne s'agit pas d'anti-commerce mais de critiques faites aux conditions du commerce international (elle est interrogée sur les critiques totalement légitimes faites aux accords de libre-échange). D'autre part, sa formulation est encore une fois intéressante. Notons qu'elle allège son inquiétude par un "un peu". A ce stade, l'impression que j'en avais se confirme déjà : elle minimise elle-même ses termes ("espèce", "un peu") comme pour se permettre de se reprendre en cas de contre-attaque, ou justement pour avoir le dernier mot en ne paraissant pas trop incisive et éviter la contre argumentation. Elle ne prend certes pas un grand risque : elle est sur France Inter et sait pertinemment qu'elle ne se fera pas reprendre. C'est la culture d'inclinaison des journalistes français, les jambes arquées, le dos penché, la tête basse.
Finissons tout de même par préciser que nous aurions bien aimé connaître la source sur laquelle Mme Loiseau se base pour prétendre à son chiffre. A ce niveau-là d'embrouille sémantique, je n'ai personnellement aucune raison de tenir compte de ce qu'elle tient pour un fait.

Et là, ça devient intéressant. "Donc" ! Donc est une conjonction de coordination qui établit un lien logique entre deux groupes de mots. Ici, Mme Loiseau impose un lien de cause à conséquence entre son attaque impropre et non argumentée et ce qui va suivre. Cela n'a pas de poids, ça ne peut pas en avoir. Imposer quelque chose comme conséquence d'une autre si cette autre chose est fausse ne tient pas. "Donc" est un abus de langage, un passage en force : oubliez ce que je viens de dire, le principal c'est ma conclusion.

Que nous impose Mme Loiseau en conclusion par ce "donc" radical ? Qu' "on va pas arrêter de commercer" au prétexte que ce sera une catastrophe si on continue… Non, on ne va pas arrêter de commercer, mais il faudrait cependant réellement prendre en compte les faits et revoir notre copie sur la conduite du Monde. Dans le cas contraire, en effet, ce sera une catastrophe. L'objet de ce texte n'est pas de revenir sur le fond pour l'expliquer, d'autres le font bien mieux que moi. Commencez par lire les livres et les auteurs que je vous ai cités en introduction, vous retrouverez sans peine les arguments et les faits.
Car ce que cache Mme Loiseau derrière cette citation, c'est son refus catégorique à changer le cours des choses. Elle veut garder le cap et nous l'imposer. Car selon elle, "ça n'est pas raisonnable".

Mme Loiseau nous joue, pour terminer son vomit de mots, le refrain de la raison. Intéressant ! Il s'agit bien évidemment ici d'une inversion de sens (très, très, très courante en Macronie). En un mot comme en cent, l'inversion de sens est un procédé qui relève de la perversion lorsqu'il s'agit pour son auteur de discréditer un adversaire et imposer sa vision obtue. Ce recours à la raison, et l'inversion de sens indispensable pour refuser le droit à la raison à l'adversaire, est habituel chez les idéologues libéraux. Il s'agit de s'imposer comme seule personne raisonnable, au prétexte qu'il est impensable de penser le Monde en dehors de l'économie et de la finance. Et pour le faire, ces gens "raisonnables" usent généralement des mêmes arguments fallacieux : c'est le meilleur des systèmes, c'est le seul système qui a apporté la démocratie, les gens sont plus heureux ainsi, regardez la Corée du Nord, on ne va tout de même pas revenir au Moyen-Age, etc. Toujours les mêmes poncifs, faux et prétentieux, mais auxquels il faudrait consacrer tellement de temps pour la contre-argumentation, dans un paysage médiatique qui n'en donne pas, que les sophistes porteurs de cette bonne parole ne peuvent que l'emporter sur l'instant. En ayant tort, et sans apporter d'arguments fiables, mais gagner tout de même en jouant sur l'émotion et les discours de maternelle. Car s'il fallait considérer la raison véritable comme le socle de la pensée, et ainsi définir une pensée comme raisonnable et une autre comme déraisonnable, il faudrait hiérarchiser les problèmes, penser les échelles. Ce faisant, il serait aisé de constater que l'impact grave du commerce international sur nos conditions de vie se situe à une échelle supérieure à celle de l'impact sur l'économie. Pour dire les choses simplement, si le monde s'écroule faute d'environnement viable, les problèmes économiques seront secondaires. J'en conclue que s'il faut considérer la raison, et il le faut, il n'est pas difficile de comprendre que les personnes "raisonnables" dont se gausse d'appartenir Mme Loiseau sont bel et bien déraisonnables.

Et je ne peux m'empêcher d'ajouter une dernière couche à mon analyse.

Il s'agit pour terminer de mettre le doigt sur une familiarité du langage dans le discours politique qui est apparue avec Sarkozy. Sa grammaire approximative en a choqué plus d'un à l'époque, avant de contaminer un bon nombre de personnalités politiques.

Mme Loiseau abuse ici en effet de dépersonnalisations. Il n'y a pas de sujets, ou précisément il n'y a pas de sujets qui soient des personnes. Dans cette syntaxe bancale, les sujets sont "on" (donc personne), l'hystérie (qui devient préoccupante. Ce ne sont pas les personnes à l'origine de l'hystérie), "on" (va pas arrêter), etc. Ne cherchez pas, le seul vrai sujet est le "salarié". C'est très intéressant, car dans sa phrase, le seul moment où elle personnalise, c'est pour jouer sur l'émotion. Même le "ça n'est pas raisonnable" final n'ose pas conclure en nommant ceux qui ne seraient pas raisonnables. Comme pour parler dans le vide, sans nommer par peur de la contradiction. Sans risque.
Je vous invite à observer les textes des politiques : si, si, faites l'effort. Par exemple, même Macron, dans des discours officiels, abuse du "on" dépersonnalisé. Un signe des temps à n'en pas douter.

Mme Loiseau fait du Sarkozy à un autre endroit précis : "on va pas arrêter de commercer". Observons cette vilaine absence du "ne". Utiliser le "ne" dans une négation, outre le fait que ça rend la syntaxe correcte, signifie qu'il y a conscientisation du non, du refus. Je m'excuse d'avance de peut-être psychologiser un peu, mais elle donne l'impression dans "on va pas arrêter" d'une formulation un peu enfantine, une colère d'enfant, une sorte de "non, je veux pas", quand l'adulte, lui, utiliserait le "ne" pour bien marquer le refus. Il y a quelque chose de non assumé dans la formule. J'aurais attendu d'elle qu'elle affirme son refus par un "je ne veux pas arrêter de commercer", mais le sujet "je" et l'affirmation de la négation l'aurait évidemment conduite à expliquer son refus, à argumenter.  "Je ne veux pas arrêter de commercer" est une parole politique forte, parce qu'il y a une vraie prise de position par l'emploi du sujet "je" (c'est moi qui parle) et qu'il y a la négation qui marque une opinion que je sujet est visiblement prêt à défendre par l'argumentaire. Au lieu de ça, sa phrase fait figure d'épouvantail à mauvaises nouvelles, une sorte de "hé ho, ça va, hein !" Et pas plus…

Je trouve également intéressant, et ce sera ma dernière remarque, le contre-emploi de cette absence de négation enfantine. S'il s'agit de classer "Ca n'est pas raisonnable" dans les états du moi d’analyse transactionnelle, c'est une phrase de parent normatif. Le parent qui donne et impose la norme dans un but pédagogique. L'analyse transactionnelle est pertinente pour contourner les injonctions des politiques qui, pour tout argument, répètent à l'envie "il faut faire plus de pédagogie". C'est certainement ce qu'a tenté de faire ici Nathalie Loiseau, en se perdant dans sa syntaxe, dans ses mots, et en ne maîtrisant ni le texte, ni le sous-texte.