Une histoire du mensonge

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C'est une histoire toute simple. Une histoire qui se reproduit depuis tellement longtemps, partout, dans tous les lieux de pouvoir, que nous peinons à la considérer pour ce qu'elle est. Cette histoire est la vôtre, personne n'y échappe. Elle se réinvente chaque jour dans les entreprises, dans les administrations, dans les associations. Cette histoire, selon l'observateur, est tour à tour celle du pouvoir, de la manipulation, du narcissisme, du management, de l'organisation du travail, de la subordination.

Cette histoire nous pourrit la vie. C'est celle de la victoire des vilains : les arrivistes, les ambitieux, les carriéristes, les manipulateurs, les pervers, les personnalités "politiques". C'est l'histoire de leur victoire et de comment ils parviennent à "réussir", de comment ils s'élèvent en écrasant les autres.

C'est l'histoire du mensonge.

Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Education nationale, paradait ses jours-ci sur les écrans de télévision. Je n'ai pas vu les images ; la propagande, c'est trop pour moi depuis que je n'ai pas remplacé mon dernier téléviseur, m'autorisant à ne plus autant subir cette invasion quotidienne. J'ai toutefois observé la propagande, lu des commentaires, vu des photos. La propagande est classique, orchestrée, acceptée de bon cœur par les médias peu regardants et consentants. Nul besoin de regarder les reportages maison pour savoir ce qui en ressort : la mécanique télévisuelle conserve sa ritournelle. Un reportage est fait de belles images surjouées qui ne disent rien du sujet évoqué et restent à la surface des choses, de nombreuses coupures de montage, d'une voix off terriblement anti-subversive et pro-pouvoir-en-place, et ne dure que trois minutes. Juste assez pour dire qu'on en a parlé, juste assez pour ne pas parler du fond et éviter les vrais sujets.

Lors d'une des visites de Jean-Michel Blanquer dans un centre de vacances, une organisation autoritaire s'est mise en place que dénonce un animateur présent. Le détail de ce qu'il a observé est raconté dans une série de tweets.1

Il y raconte la violence autoritaire du ministère lors de la venue du ministre et de la glorieuse troupe : venue non discutable, date et horaires imposés, organisation orientée autour du ministre, chamboulement du loisir des enfants et du travail des organisateurs. Bref, le non respect absolu des personnes au nom de la communication du Seigneur. Nous avons tous vu, de près ou de loin, ces mascarades. En entreprise, dans les administrations, ces gens de pouvoir se montrent, font les coqs, se glorifient du travail des autres tout en les ignorant. Plus ces gens flirtent haut avec le pouvoir qu'ils agrègent, plus les effluves de leur passage puent le mépris et dégoulinent de sentiments artificiels et d'insincérité.

Il n'y a rien de vrai dans ces spectacles du pouvoir. Il n'y a que le mensonge et le culte de la personne. Pas n'importe quelle personne. Celle qui a "réussi", celle qui "mérite", celle dont la réussite se voit parce qu'elle est en haut, qu'elle porte la cravate et une veste plus chère que le salaire mensuel des gens qu'elle visite. Qu'il s'agisse d'un maire d'une commune rurale, d'un patron d'une grosse boîte, d'un président d'université, d'un ministre ou d'un président de la République, la parade est la même. Elle est une fiction, une représentation du corps en guise de culte de la réussite. Le talent, le savoir, l'expérience, la qualification n'ont pas leur place ici. Le corps dont il est question, celui qui doit être mu parmi ceux qui le servent, "ceux qui ne sont rien", ce corps en est exempt : il n'a pas de talent, sinon celui de bien paraître. Il n'a ni le savoir, ni l'expérience, ni la qualification de ceux parmi qui il se représente, mais il fait comme si. Comme si son talent était supérieur et qu'il englobait tous les autres. Comme s'il était plus fort, et pour preuve : l'exposition de sa réussite dans ce défilé d'arrogance.

Ce corps exposé est la fiction de la réussite, la fiction du mérite. Il se représente lui-même parce que, sans cette mise en scène répétée à l'envie, ce corps n'existe pas. Il est montré dans cette parade du pouvoir, parce que seule cette mise en scène là peut perpétuer le mythe qui nous pourrit le travail et la vie : celui de la réussite et du mérite. Sans elle, le corps de celui qui a "réussi" n'a pas la capacité de défendre sa position dans la hiérarchie du travail, son poste, sa compétence. Sans elle, nous observerions tous que nos qualifications valent plus que la compétence de ce corps qui, au final, n'est que la compétence de se maintenir en place dans le système qui l'a fait, et donc de maintenir ce système en place pour se maintenir soi-même au pouvoir.

Le corps du ministre, durant cette mascarade estivale, a été décrit ainsi dans un des tweets de l'animateur : "Ensuite on a un petit temps libre ou les enfants vont se laver les dents toussa toussa et là, il interpellé 2 gamines, sort une affiche qu'ils avaient préparé avec écrit "Vive le ministre de l'éducation nationale" avec une écriture enfantine comme si c'était celle des enfants." Perversion et narcissisme. Perversion parce que ce corps au pouvoir et en représentation de lui-même a organisé un mensonge, celui du dessin que ses serviteurs (des enfants !) lui auraient réalisé. Ce faisant, il a perverti la réalité pour nous forcer à croire à son mensonge au travers, ça ne s'invente pas, d'une nouvelle image, d'une photo de son auto-représentation et des deux corps d'enfants crédules et subissant les faits. Narcissisme, ça va de soi : qui d'autre que quelqu'un épris de pouvoir, c'est-à-dire donnant plus d'importance que tout le reste à la place que prend son propre corps parmi les autres corps, qui d'autre que lui est capable d'un tel acte ? Et comment qualifier autrement cet acte que par le narcissisme ?

C'est une histoire toute simple, commençais-je. Oui, toute simple. Celle du pouvoir et du mensonge. Celle de la perversion et du narcissisme. C'est la nôtre, à tous. Cette histoire nous offre une opportunité : observer et comprendre comment et pourquoi sa répétition ne permet pas l'instauration d'une société égalitaire, libératrice et fraternelle.

C'est ainsi qu'un jour où l'autre, il faudra abattre le mythe du travail et de ses compagnons empoisonnés : la réussite et le mérite. Car ce mythe nous enferme dans l'impossibilité de nous penser nous-mêmes comme des individus possédant un savoir et une qualification que le système corrompt en processus et compétences, et qu'il organise au sein d'une hiérarchie et au travers d'une grille des salaires. Ce mythe, en donnant si souvent le pouvoir aux pires d'entre nous, les menteurs, les manipulateurs, les personnalités narcissiques, participe au désenchantement du monde.

1 https://twitter.com/dadoudouw/status/1154547845761925120