Une histoire du mensonge (suite)

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Dans mon article précédent, "une histoire du mensonge", je tentais de comprendre ce en quoi les parades des gens de pouvoir disent de notre soumission au travail et à son organisation hiérarchisée qui nie tout savoir, toute qualification, pour glorifier le corps du porteur de pouvoir.

En fin d'article, je finissais par évoquer la photo dont il a beaucoup été question. Celle des enfants qui n'auraient pas réalisé le fameux dessin. Selon le Huffingtonpost 1, le ministre Blanquer dément et l'animateur, interrogé, avoue sa méprise.

Soit.

Je souhaite donc ici insister sur la raison pour laquelle j'ai utilisé cet événement dans mon article. Je parlais du corps du porteur de pouvoir qui, dans son auto-démonstration, s'exposait comme la fiction de la réussite et du mérite. Je souhaitais ainsi évoquer le caractère pervers (le mensonge, la perversion de la réalité) et narcissique de la chose (le corps mis au centre de la mise en scène pour servir non pas un propos, mais la personne).

Certes, puisque l'animateur aurait démenti, la photo en question ne peut pas être l'exemple adéquat et son usage pourrait discréditer mon analyse.

Soit. Le ministre étant habitué à cette mise en scène du corps, prenons-en une autre. Il ici s'agit d'une photo récente 2.  La source de la photo n'indique pas le contexte : un cours d'Education Physique ou dans une activité associative ? Un roll up en fond indique l'Uniss… Peu importe, la photo est assez explicite : le ministre rend visite à une structure éducative (école ou autre) et se met en scène dans une activité sportive.

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Qu'exprime cette photo de "com" ? Beaucoup de choses en fait.
Décrypter l'image est facile : le ministre est au centre, il est le cœur de l'action. Il est entouré de deux jeunes, sans doute animateurs (dont un accentue la centralité du ministre en le regardant malgré sa propre course) et d'une personne grisonnante dont on suppose qu'il pourrait être soit l'un de ses subordonnés, soit un cadre de la structure accueillante.

Derrière eux, courent et les suivent des enfants et un autre adulte (éducateur ?). Aux abords de la course, on devine des parents ou des employés de la structure.

On observe sans peine que cette photo est préparée, mise en scène. Le cadre est voulu, centré. Le moment de la prise de vue est désiré au moment du passage des haies, pour la symbolique. La mise en scène est coordonnée, démontrée par l'appel aux enfants à suivre le ministre.

Tout dans cette photo transpire l'histoire du mensonge que j'évoquais dans mon article. Personne n'est dupe, cette scène est orchestrée : le ministre n'a fait ni une course, ni un essai d'exercice. C'est une mise en scène dont l'objectif est de mettre son corps au centre du message. La photo ne communique à aucun moment sur le lieu d'éducation, mais impose la présence du ministre dans le but de le mettre en valeur. C'est une propagande.

L'autoritarisme dont il était question dans les commentaires de l'animateur du centre de vacances se devine ici aussi. C'est habituel, organisé, coordonné, ça se passe toujours ainsi et le pouvoir appelle et encadre cela comme de la "com". C'est en fait un argument d'autorité qui lui permet de s'imposer dans un quotidien qu'il perturbe dans le seul but de sa propre mise en valeur.

Parlons alors de ce fameux corps du ministre. Ne trouvez-vous pas déroutant et grotesque la mise en mouvement de ce corps dans un contexte sportif avec l'accoutrement-type de la réussite, la chemise et la cravate ? Ils sont deux dans ce cas et tous deux sont ridicules : l'un est mal à l'aise et se prête mal à l'exercice, l'autre sur-joue et transpire l'insincérité.

Il y a bien perversion dans cette mise en scène. Nous nous rappelons tous de Sarkozy qui usait de ses footings pour communiquer sur sa jeunesse et son énergie. Là, il était difficile de faire la part des choses et d'assurément prétendre qu'il s'agissait de propagande. En effet, Sarkozy courait, se mettait en scène, mais se laissait filmer de façon totalement crédible. Vêtu dans la tenue adéquate, libéré des attributs du pouvoir, il était ou faisait vrai, de telle sorte qu'il était difficile de dresser la frontière entre com et propagande. Ce n'est pas ce que montre Blanquer. Il ne quitte pas les attributs du pouvoir, il impose le corps de la réussite, il impose l'échelon, le statut, le poste, et s'en glorifie dans une mise en scène qui ne colle guère.

Il y a bien narcissisme parce que tout est concentré vers la centralité du corps et la volonté de nous l'imposer.

Les photos sont parfois aussi importantes que les mots. Blanquer souhaite imposer sa novlangue, l'école de la confiance, lorsque le réel lui impose l'idée qu'elle est mensonge. Cette photo est une autre forme de mensonge qui représente à merveille le texte et le sous-texte de la parole du ministre.

1 Article du Huffington post

2 Article d'où est tirée la photo