Complicité de crime contre la souveraineté du peuple

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Une information datant de fin décembre était passée totalement inaperçue tellement son traitement médiatique avait été léger. Très peu reprise, elle a du reste été reçue de façon très particulière et partisane...

L'information est pourtant de taille : l'ensemble des partis politique suédois se sont arrangés pour se partager le pouvoir jusqu'en 2022 afin d'écarter l'extrême droite montante. Ceci arriverait ailleurs, disons en Russie par exemple, l'ensemble de la presse hurlerait au déni de démocratie. Mais il s'agit de la Suède et quelque chose tend à faire croire qu'en France aussi ce déni de démocratie qui ne dit pas son nom pourrait devenir la solution rêvée de certains pour sortir de l'impasse électorale.

Faisons le tour des médias : cette information n'a d'abord pas éveillé l'intérêt de l'AFP. Pas une note à ce sujet.

Seuls Le Monde, Le Figaro et Le point en parlent. Le deuxième, dans un court entrefilet sans intérêt ; le dernier dans un long article sans intérêt non plus. C'est le premier que je vais analyser ici ; je me le suis procuré dans son intégralité et il vaut son pesant d'or... 

Le titre d'abord, "Suède : accord historique contre l'extrême droite", laisse entendre un accord allant dans le sens du bien, d'une avancée politique. Le ton est donné est expliqué dans le chapeau : "Droite et gauche signent un pacte de non-agression jusqu’en 2022 destiné à neutraliser les populistes". C'est limpide : les partis s'accordent contre l'ennemi, un pacte de non agression est un terme issu de la guerre signifiant qu'une alliance est créée dans un contexte où continuer à se battre les uns contre les autres serait nuisible et conduirait à donner l'avantage à un ennemi commun. L'ennemi commun est l'extrême droite qu'il s'agit de "neutraliser". Il est également intéressant de s'arrêter sur le terme "populiste", élément essentiel de la novlangue moderne. Ce terme signifie flatter le peuple pour parvenir au pouvoir ; il n'est utilisé que par les partis majoritaires à l'encontre des extrêmes, mais n'est jamais utilisé par les médias pour nommer un leader du PS ou de l'UMP qui utiliserait les mêmes méthodes. Au hasard, Chirac qui n'a jamais cherché à lutter contre la "fracture sociale" qui l'a fait élire, ou Hollande dont le "changement maintenant" n'a jamais été traduit dans les faits. Eux, n'étaient étrangement pas populistes.

"La Suède a sans doute évité de  s’enfoncer  dans  une impasse politique. Samedi 27 décembre, le premier ministre social-démocrate, Stefan Löfven,  a  annoncé  l’annulation des élections législatives extraordinaires  du  22  mars  2015,  ainsi qu’un accord qualifié d’historique avec l’opposition de droite, qui devrait  permettre  à  un  gouvernement minoritaire de gérer le pays de façon stable, une solution dont le principal objectif est d’annihiler le pouvoir de nuisance parlementaire de l’extrême droite (Les Démocrates de Suède, SD)."

La démarche est placée sous le signe du bien : l'impasse politique est évitée. Afin d'éviter le passage par les urnes, les partis se sont entendus. Le gouvernement sera "minoritaire", mais il pourra gérer le pays dans la stabilité. Une autre analyse pourrait être : le refus de voir passer un parti d'opposition par des élections et l'entente anti-démocratique de partis politiques élus et non élus. Après tout, ce n'est qu'une question de point de vue que la presse a tranchée.

"Baptisé « accord de décembre », cet  arrangement  entrera  en  vigueur lors du collectif budgétaire de  printemps.  Il  s’étendra  sur deux législatures, c’est-à-dire jusqu’en 2022 au terme de la législature actuelle, puis de celle qui démarrera en 2018. Il comporte trois points :  le  candidat  au  poste  de premier  ministre  (la  plus  haute fonction politique en Suède) de la principale coalition de partis obtient le poste. Les partis d’opposition signataires de l’accord s’engagent à voter blanc. Un gouvernement minoritaire doit être en mesure d’appliquer son budget et les partis d’opposition signataires s’engagent, là encore, à ne pas le mettre en minorité lors du vote du budget. Enfin, trois domaines de coopération au-delà des blocs sont  mis  en  avant :  la  défense, l’énergie et les retraites."

La description de l'accord est à vomir, mais il semble que le journal Le Monde ait prit ses médicaments. Organisation anti-démocratique des législatures, donc des scrutins sur une décennie ; pas de véto, donc absence d'opposition. Ca a un nom en bon français, non ? Ca ressemble aux pleins pouvoirs autoconférés. Au passage, sans que ça fasse sourciller, on rentre tout de suite dans le vif du sujet : on balaie le procéder pour parler concret, défense, énergie et retraite, comme si le consensus faisait loin sur ces sujets. Les vilains extrémistes avaient, selon Le Point, demandé une révision de la question de l'immigration ce qui semble les discréditer démocratiquement sur d'autres sujets de société. Bon, ça doit être une nouvelle façon de faire de la politique puisque Le Monde ne s'en offusque pas...

"En pratique, l’opposition signataire de l’accord renonce à exercer son rôle sur le budget – elle devra s’abstenir  sur  son  contenu  –  et autolimite son pouvoir de rejeter les  propositions  du  gouvernement uniquement aux questions hors budget."

Voilà. Ca s'appelle l'unité nationale ou "je ne veux voir qu'une tête dépasser". Là non plus, pas de critique, Le Monde décrit. Ont-ils une Constitution qui validerait ou interdirait cette démarche anti-démocratique ? Pas un mot là-dessus. Après tout, le statut de Dictateur sous l'Empire Romain, avant que César ne le contourne, désignait la personne en qui le Sénat remettait les pleins pouvoirs pour 10 ans dans une période critique. Ca y ressemble cruellement, mais Le Monde ne fait pas non plus dans l'Histoire...

"Cet accord, qui n’est pas sans poser  problème  d’un  point  de  vue démocratique selon certains, est le fruit de la situation chaotique née au lendemain du scrutin législatif de septembre. Après huit ans de pouvoir d’une alliance composée de quatre partis de droite et de centre  droit,  une  nouvelle  coalition gouvernementale formée des sociaux-démocrates  et  des  Verts est  entrée  en  fonction.  Mais même  avec  le  soutien  au  Parlement du Parti de gauche, celle-ci demeure très minoritaire (43,6 %), avec une extrême droite à 12,9 % en position de faiseur de roi."

Hou là ! Qu'arrive-t-il au journal ? La question démocratique peut se poser selon lui ... mais seulement selon certains. Et hop ! On embraye immédiatement sur la raison de tout cela. Brièvement, car il ne faudrait pas faire comprendre que la crise est due au peuple qui ne sait pas voter... Pourtant, c'est ce qui est dit entre les lignes.

"Stefan  Löfven,  le  nouveau  premier  ministre  social-démocrate, avait,  dès  le  soir  des  élections, tendu la main aux partis de droite pour  négocier  une  politique  au delà des blocs et ne pas se retrouver  otage  de  SD,  mais  la  droite avait  refusé.  Début  décembre, l’opposition  de  droite  avait, comme c’est la tradition en Suède, présenté un budget alternatif. Or, celui-ci avait reçu le soutien de SD, déterminé  à  punir  le  gouvernement qui refusait de restreindre 
drastiquement la politique d’immigration.  Mis  en  minorité,  le premier ministre avait alors convoqué des élections extraordinaires pour le 22 mars 2015. Mais tout porte à croire que le résultat de ce nouveau scrutin n’aurait pas fait bouger les lignes."

Attention ! Après avoir soigneusement colmaté les brèches dans son article, Le Monde donne de l'info ! Il décrit bien là un problème de représentation des partis "de gouvernement" et la montée des partis dits extrémistes. Il oublie encore une fois de préciser que la montée d'un parti est due à son nombre d'électeurs et que soit on remet en cause le système pour tout le monde soit on l'accepte pour tout le monde. Le principe de la démocratie représentative, en fait. Non, pas ici : ici, le parti au pouvoir devenu minoritaire avait convoqué des élections anticipées, mais vus les sondages qui allaient précipiter l'extrême droite au pouvoir, ils ont refusé au peuple de s'exprimer et ont conclu un accord dans son dos... C'est joliment enrobé par Le Monde par les termes "accord historique" et "pacte de non-aggression". Certes, c'est un point de vue.

"Frustrés  d’être  privés  de  cette élection qu’ils comptaient transformer  en  référendum  sur  l’immigration, les membres du parti SD appellent à un vote de défiance en  janvier  contre  Stefan  Löfven. Nul doute qu’il ne recueillera pas de majorité, mais il s’agit pour SD de faire éclater, aux yeux de l’opinion, la connivence entre droite et gauche. SD se présente désormais comme le seul parti d’opposition. Certains, à droite, sont de cet avis. Ulf Adelsohn, un ancien
président du Parti conservateur, a parlé de « capitulation sans condition » face à la gauche, évoquant un  fiasco  et  une  trahison.  Pour d’autres, cet accord va augmenter la défiance des Suédois envers la politique  et  faire  le  jeu  de  l’extrême droite, alors que la moitié des  électeurs  de  l’alliance  de droite se disaient favorables à une collaboration  avec  SD  au  lendemain des élections."

Le Monde se fait passer là pour un vrai journal qui explore toute les facettes d'un sujet. Mais pas une analyse, pas une opinion. Ce vol du pouvoir passe ici pour un acte politique particulier mais "normal".

"Cet accord de décembre fait un constat :  l’extrême  droite  est  au Parlement pour y rester et les responsables des partis politiques de gauche et de droite, contre l’avis d’une partie de leur base pour ces derniers,  sont  déterminés  à  ne pas  lui  céder  un  pouce  d’influence, à l’inverse de ce qui a eu lieu dans les pays voisins : au Danemark, le Parti du peuple danois a conclu, entre 2001 et 2011, un accord parlementaire avec la coalition  gouvernementale  minoritaire  libérale-conservatrice,  tandis qu’en Norvège le Parti du progrès, populiste de droite et antiimmigrés,  siège  depuis  2013  au gouvernement  avec  le  Parti 
conservateur."

Et quoi de mieux pour justifier cet acte odieux que de préciser qu'ailleurs aussi ça se fait ? Absence totale de justesse et d'argument ; si d'autres le font, les suédois aussi le peuvent. Et la France dans tout ça ? Cet article et notamment ce dernier paragraphes préparent les esprits. Ce serait une issue pour notre classe politique à la ramasse : s'unir contre l'avis du peuple.

Notre démocratie représentative est en crise. Elle ne constitue en aucune manière une démocratie. Que de tels événements puissent être traités ainsi quand des extrémistes ukrainiens ou israëliens sont eux valorisés est inquiétant. Ca présage de l'acceptation par avance de la presse de la façon dont le PS et l'UMP pourraient être tentés de contourner les voix du peuple. Une occasion de rappeler pourquoi le Conseil National de la Résistance, à la sortie de la guerre, avait invité à séparer la presse des pouvoirs politiques et économiques. Pour ne pas l'avoir fait, nous en payons aujourd'hui le prix fort... et ce n'est pas fini.