Ecervelés, oui ! Mais hyper-médiatisés !

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Bernard Stiegler, un philosophe très intéressant que je vous invite à écouter et lire, émet une théorie complexe (où s'entrecroisent des concepts variés) mais éclairante sur le modèle médiatique que nous connaissons depuis la fin du XXème siècle. Ce modèle est intimement lié au capitalisme qui, sans avoir besoin d'émettre opinion ou critique, est le modèle dominant.

Dans une conférence (de réflexion politique, mais nous ne retiendrons ici que la réflexion, le point de vue sur les influences médiatiques), il expose sa théorie : http://www.dailymotion.com/video/x5h7u8_28-bernard-stiegler-partie-1_news et http://www.dailymotion.com/video/x5h82a_28-bernard-stiegler-partie-2_news

Il oppose tout d'abord idéologie et théorie : "Une idéologie, c'est ce qui est anti-théorique. C'est fait pour masquer la réalité, pour empêcher de la théoriser." avant de faire le lien, plus tard, avec la prolétarisation : "le prolétaire, c'est celui qui a perdu ses savoir, il n'a plus qu'à vendre une pure force de travail qui est privée de savoir, c'est à dire de théorie."

Il constate ensuite "une bataille idéologique qui a consisté d'abord à capter nos désirs, à les manipuler, à les réorienter vers les buts exclusifs du capitalisme, qui consiste à écouler la marchandise."

Après ces postulats, ce qui m'intéresse particulièrement est la façon dont il considère les liens étroits entre ces notions (idéologie, capitalisme) et la société médiatisée : "C'est au début du XXème siècle que Henri Ford invente le consumérisme, au même moment où Hollywood est en train d'être construit,t où le Sénat Américain, en 1912, dira cette phrase historique : 'le commerce suit les films', et où le Gouvernement Américain dira 'il faut stratégiquement développer un cinéma américain, parce que c'est par là qu'on prendra le contrôle des esprits, des comportements, c'est à dire qu'on vendra nos marchandises'."

Il voit très juste, à mon avis, lorsqu'il dit "la domination des Etats-Unis, ça n'est pas les GI, ça n'est pas le dollard (...), c'est le cinéma, c'est les concepts."

Les incidences de ce capitalisme, à la fois dans la propagation des médias, des industries culturelles, et bien entendu dans nos comportements, il la voit au travers des notions du désir et des pulsions selon Freud : "le désir, c'est quelque chose qui est produit socialement, pas quelque chose qui est spontané. Le désir sert à lier ce que Freud appelle les pulsions, qui elles sont spontanées. Aujourd'hui, nous voyons se développer des comportements borderline, nous voyons le pulsionnel diriger l'Etat français. Parce que l'opinion publique est devenue pulsionnelle ; ce n'est plus une opinion publique, c'est une audience des industries culturelles."

"L'opinion publique c'est un juge. Aujourd'hui, les gens ne jugent pas, ils sentent, ils réagissent, comme des animaux à des réflexes conditionnés qu'on leur fait adopter par toutes sortes de techniques."

Ce sont en effet des dérives qu'on aperçoit fortement au travers des médias ; de nombreux signaux devraient nous en alerter : la stupidité et l'incohérence des applaudissements, comme modèle de formatage ; l'attraction des images au détriment des dialogues, des réflexions ; la façon dont des élections peuvent être manipulées au travers des médias, etc.

Le pire est à venir dans les propos de Bernard Stiegler ; une idée que j'aime assimiler au  besoin destructeur de standardisation, de formatage, et à une aseptisation des esprits. Le formatage et l'aseptisation sont, je le crois fortement, désirés plus que subits par les gens ; parce que c'est un confort d'être comme l'autre, c'est reposant de ressembler, plus plus que d'assumer sa différence. Et ces "facilités" sont véhiculées dans les médias. Stiegler nous dit "ce capitalisme repose sur un modèle qui consiste à opposer la production et la consommation, et asservir les consommateurs dans cette opposition où ils ont perdu tous leurs savoir-vivre. Ce ne sont pas seulement les producteurs qui ont perdu leur savoir-faire, c'est le cas des ingénieurs, des médecins, des hommes et des femmes politiques d'ailleurs.

Ce sont les consommateurs qui ont perdu leurs savoir-vivre : vous ne savez plus faire à manger, vous ne savez plus élever vos enfants, vous ne savez plus vous occuper des vos parents que vous confiez à des sociétés privées qui vont les enterrer à votre place.

C'est ça les modèles de ce que j'appelle la société hyper-industrielle. Vous êtes dans une société qui détruit les savoir (...)."

Vision assez noire de notre société et de l'avenir par incidence directe. Mais vision lucide qui induit inmanquablement des comportements adaptés face aux médias et aux industries culturelles et le lien étroit qu'ils entendent préserver avec le pouvoir. Car il est indéniable que les messages véhiculés dans les médias et les moyens employés doivent être reçus avec de la distance ; distance qu'on ne peut marquer qu'en comprenant la façon dont fonctionnent les médias, techniquement, organisationnellement, etc.