Johnny, une histoire de générations

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Johnny n’était pas un simple chanteur, certes. Mais l’émotion sincère ou opportune des uns et des autres, des fans et des politiques, de ceux qui ont grandi avec lui et de l’industrie culturelle, cache sans doute l’essentiel de ce qu’était, et est dorénavant définitivement, Johnny : le dernier bastion d’une époque révolue qui a consolidé tous les principes fondateurs des moments que nous vivons actuellement.

Johnny est né publiquement au moment où naissait l’industrie musicale : les premiers disques, les premiers chanteurs populaires, les premières radios dédiées aux jeunes. Il n’y a pas d’autre cas que Johnny à s’être adapté depuis les yéyés à tous les courants musicaux populaires (sauf sans doute depuis les années 2000) en demeurant au top des ventes de disques et au top des places de concert vendues. A ses débuts, nous nous souvenons des spectateurs qui cassaient des fauteuils : Johnny, ayant contribué à importer la musique américaine en France, était le symbole, sans doute bien malgré lui, d’une jeunesse qui souhaitait rompre avec la génération précédente ; une jeunesse qui révélait un phénomène nouveau qui n’allait cesser de prendre du poids socialement, l’adolescence ; une jeunesse qui, à la fin de cette période, allait être à la fois porteuse d’idées nouvelles au-travers du mai 68 étudiant et éradicatrice des luttes internationales de l’époque en tuant dans l’œuf le mai 68 ouvrier, pour laisser les médias taire et faire oublier totalement ce dernier.

Car Johnny est de cette génération et cette génération l’a vu grandir et mourir, sans jamais ou si peu faiblir en tant qu’artiste. Cette même génération, celle de mes parents, avait des espoirs : elle ne voulait plus des repas sans viande, de la pauvreté familiale, de la cabane au fond du jardin. Elle voulait un emploi, un salaire, une voiture, une maison avec le confort moderne arrivant.  Elle voulait pour ses enfants les études qui lui avaient été interdites.

L’après-guerre n’était pas si loin et les années 60 sont un élan industrio-culturel sans précédent qui allait, par une publicité de masse jamais vue, imposer un mode de vie unique et attractif : le confort, les appareils ménagers, la nourriture industrielle, la télé… Tout cela arrivait et s’installait. Tout le monde adopterait bientôt au tournant des années 70-80 un mode de vie que l’on dit « de consommation ». Cette génération ne s’est pas posée la question de savoir où cela nous mènerait, mais aucune autre ne l’aurait fait. Aujourd’hui, nous pouvons observer la rupture infernale que ce mode de société a provoqué :  une rupture sans précédent avec les générations antérieures, à commencer par la cassure dans la transmission culturelle. Cette époque est celle de la fin de la transmission des recettes de cuisine des anciens et la fin de la transmission massive des langues régionales. La culture locale a été remplacée par une culture internationale, américaine, qui a démarré avec les pas de danse de Johnny.

Ce mode de vie, introduit par cette génération, ou plutôt par la publicité et accepté, voulu, désiré sans comprendre par cette génération, n’est pas tant un mode de consommation de masse que de production de masse. Car ce n’est pas la consommation qui pose problème. Quoi de mal à vouloir à Noël autre chose qu’une orange ? C’est le mode de production dans le but d’une consommation de masse qui le pose. Au travers d’une ultra-industrialisation de toutes les productions (alimentaires, matérielles, culturelles), c’est l’emploi de masse qui s’est imposé. Cette génération a connu une époque où un salaire pour deux pouvait suffire, très vite elle a connu le fait de ne plus pouvoir terminer les fins de mois au prix de deux salaires. Le fruit était dans le ver : consommer n’est pas un mal, mais si cela doit se faire au prix d’une production destructrice ça le devient peut-être. L’industrie n’a dès-lors cessé de détruire les ressources, les environnements, et ce que nous appelons pompeusement le lien-social. Car il n’y a pas de consommation de masse sans production de masse, et il n’y a pas de production de masse sans emploi de masse. Or, l’emploi de masse, c’est la recherche pour le propriétaire des moyens de production d’un coût bas. D’où la nécessité de baisser les salaires, artificiellement ou à marche forcée.

Cette génération, celle de mes parents, restera sans doute la seule à avoir connu jusqu’à la fin les fruits du Conseil National de la Résistance : la sécurité sociale, les retraites. Peu à peu, l’industrie et la politique nous les enlèvent, main dans la main, après avoir pollué nos transmissions culturelles.

Et nous y sommes, en 2017, à ne pas oser regarder en arrière. A ne pas oser comprendre que Johnny en tant que chanteur n’est peut-être rien d’autre que le symbole de l’abandon de deux générations à une vie simple dans laquelle le mode de production ne nous imposerait pas de fausses valeurs : l’argent, le travail (qui est de l’emploi en vérité), etc. Si cette génération Johnny a pêché par l’acceptation d’une société de consommation qui cachait ce qu’elle était au prix d’un confort permanent, la nôtre pêche par son incapacité à repenser les modes de production. Aujourd’hui, pourtant, nous n’avons pas l’excuse de nos parents. Nous ne partions pas de la misère, de la privation. Nous avons internet et les livres qui nous disent comment la politique leur a menti, comment elle leur a fait passer la pilule, comment cela va finir si nous continuons ainsi.

La mort de Johnny, c’est le symbole du début de la fin de cette génération tout autant que l’échec annoncé de la nôtre.