La foudre silencieuse du lobbying de masse

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Rue89 nous fait part d'une autre histoire de lobbying des plus douteux : "Total dépense des millions pour entrer dans les écoles de vos enfants" titre-t-il en nous décrivant les actions menées par la société pour dépeindre un rapport idyllique à l'énergie et au bout du compte donner une image positive de la société, recruter à terme des adultes convaincus et militants. Nous y lisons notamment l'existence d'un site sur les énergies où le lecteur découvre rapidement une minimisation des risques du nucléaire au regard des facteurs naturels plus dangereux que l'Homme. A coups d'une démonstration tout autant aiguisée que simplificatrice, voire nihiliste, c'est par des phrase du genre "les centrales nucléaires : un impact 500 fois inférieur à la radioactivté naturelle" que l'entreprise entend influer sur les esprits. Pas un mot sur le fait que personne ne sait comment se débarrasser du nucléaire civil lorsqu'une centrale arrive en fin de vie ; la seule centrale à avoir été fermée en France, celle de Brennilis en 1979, n'est toujours pas démentelée et ne présente pas une absence de risques. C'est le moins que nous puissions dire, mais on ne le dit pas.

Ce lobbying est grave car il ne s'arrête pas à influencer les politiques, il refait l'Histoire, il recrée du sens différent en transformant les milieux symboliques collectifs. Une telle interaction dans les contenus de l'école devrait faire réagir plus de monde que les syndicats car il en va de l'emprise sur les esprits dans l'avenir ; sans exagérer, nous sommes sans doute dans la fin du système capitaliste tel que nous nous y étions habitués et au début d'une nouvelle forme excluant les peuples et ses représentants de toute décision politique ; une sorte de dictature de la pensée menée par des entreprises privées. Nous avions déjà subi par le passé les impacts de la publicité sur les esprits de générations entières ; les dérives du lobbying industriel mondialisé comme Areva allant expliquer aux enfants japonais que le nucléaire n'est pas dangereux ; une modification profonde du rapport à la vie, à la terre, par des sociétés de l'industrie agro-alimentaire ; la foudre silencieuse du capitalisme linguistique à tous les étages. Nous n'avons encore rien vu.

La transformation des milieux symboliques est extrêmement grave et devrait nous faire réfléchir à notre système plutocratique. Il est venu le temps d'une démocratie, une vraie. Une société dans laquelle les décisions ne seraient plus centralisées, dans laquelle l'influence des décideurs serait impossible (donc, pas d'élections, pas de campagnes, pas de concours de celui qui p... le plus loin, pas de drague, pas de séduction), dans laquelle les dérives seraient pointées du doigt, dans laquelle les médias ne pourraient pas appartenir à des sociétés vendant autre chose que du sens collectif.

Il est venu ce temps-là, mais il ne viendra pas. Car dans le même temps nous sommes confrontés à la nécessité d'un changement de société au-travers de la dépendance énergétique, ce dont nous ne voulons pas. Nous ne voulons pas renoncer à notre confort, à nos gadgets, à nos vacances. Nous ne voulons plus marcher, plus cuisiner, plus élever nos enfants, plus cultiver. Et ne voulant pas cela nous ne sortirons pas du modèle consumériste dans lequel ces entreprises nous enferment. Nous les laisserons gagner en échange d'objets précieux et de plats préparés, d'une école qui n'en est pas une, d'élections qui ne changeront rien.

1984. Il ne s'est trompé que sur la date...