La haine de classe

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Depuis deux jours, les médias sont en colère. Ils ont la haine, ils crient, ils tapent, ils conchient dans un déferlement de fausses vérités dont eux seuls ont le secret. L’origine de la déferlante ? Hamon. Hamon et ses électeurs ont osé une infamie : rejeter Valls et ce qu’il représente.

Que je sois bien clair : je ne vote plus. Je ne voterais même pas pour Hamon si je votais encore car je sais que notre système électoral n’est pas démocratique. Nous ne nous sortirons pas de ce système en usant des principes de ce système. Le système électoral ne permettra jamais d’élire quelqu’un qui le renverserait. Hamon, s’il bat Valls, n’aura pas les médias avec lui et ce faisant ne créera pas la surprise en mai prochain. D’ailleurs s’il le faisait, une fois élu, il devrait jongler avec son parti qui préfère la « valeur travail » de Valls. Ce n’est pas gagné. Donc, pour faire bref, je ne vote pas et ne suis pas pro-Hamon.

Depuis deux jours, disais-je, c’est « tout sauf Hamon ». Valls a été reçu sur RTL et TF1 hier pour asséner son refus du socialisme. Oui, oui, du socialisme : le socialisme est un courant d’idée dont l’objectif est la juste répartition des gains de productivité. Partant, tout ce que fait et dit Valls n’est pas du socialisme. Tout ce que critique Valls dans le programme d’Hamon est de l’anti-socialisme. Durant ce temps, Hamon n’a pas été invité sur les plateaux. Juste une parenthèse : Valls est le prototype du politicien Orwélien. De sa bouche, il faut repérer les mots clés et en inverser le sens : le bien c'est le mal, la guerre c'est la paix. Chez Valls, le travail c'est la santé et la dignité, la démocratie c'est permettre à tous d'être d'accord avec Valls.

Mais durant ce temps, nombreux sont ceux qui ont défendu l’idée que le programme de Hamon est irréalisable. Nicolas Doze a pouffé, a ri, comme d’un enfant naïf sur son revenu universel. « C’est irréalisable, mais ce n’est pas grave » a-t-il dit en jouant avec les sentiments et les chiffres gonflés.

Le grand Giesberg a qualifié l’affaire de « descente aux enfers », allant jusqu’à comparer Hamon à Trump. Un fin connaisseur des concepts, ce FOG ! Déjà, en 2012, il nous avait vendu Hollande comme étant un vrai présidentiable, quelqu’un qui avait de la prestance, sérieux, et tout et tout. Oubliant déjà à l’époque de nous dire combien il était proche de la personne tout comme il l’avait été de Sarko et de Chirac du temps où il les soutenait dans la presse.

Tous ces gens sont libéraux et oublient de nous rappeler qu’ils le sont. Ils se réclament du journalisme objectif et tentent de nous faire oublier d’où ils parlent. Ce sont des usurpateurs.

Selon Arrêt sur Image, Askolovitch aurait tenté d’équilibrer les critiques en rappelant, comme je le disais dans mon précédent billet, que Valls ne dit rien. Tout en grandes phrases, en mots clés, en slogans, il ne dit rien. Visiblement, ils ne seront pas nombreux à dénoncer la bêtise du programme de Valls et l'irréalisme de celui de ses concurrents (je parle là de Macron et de Fillon).

Pourquoi donc cette colère ? Que nous dit Hamon et que ne nous disent pas les médias de ce qu’ils entrevoient ?

Posons-nous un instant. Deux choses agacent chez Hamon : son revenu universel et sa défense du travailleur.

Il est le seul à avoir défendu la reconnaissance du burn out. Il a compris la souffrance et l’inégalité du travailleur devant la loi. Valls, lui, a fait la loi travail qui renforce cette inégalité. Les médias n’ont cessé de critiquer pendant des mois les opposants à ce texte. Hamon a compris que le burn out n’est pas une anecdote, que la souffrance est une souffrance de masse et que l’état du travail en est la cause dans un système capitaliste devenu fou. Lors des trois débats de la primaire, pas un homme (ou femme) politique, pas un ou une journaliste n'a relevé cette thématique, elle n'intéresse pas. 

Hamon défend également le revenu de base et ses opposants contestent le caractère irréaliste de la mesure. Mais comprenons bien ce qu’il en retourne. Qu’est-ce que le travail aujourd’hui ? C’est l’emploi. Le travail est un terme flou, que l’on ne peut comprendre qu’en ayant lu de très nombreux livres sur le sujet : « la fin du travail » de Jérémy Rifkin, « le travail à cœur » de Yves Clos, « Souffrance en France » de Christophe Dejours, « Boulots de merde » de julien Brygo et Olivier Cyran, « Sociologie du travail » de Marcelle Stroobants, « le nouvel esprit du capitalisme » de Luc Boltanski et Eve Chiapello, « Quand le travail vous tue » de Aude Selly, « Burn Out » de Mehdi Maklat et Badroudine Said Abdallah, « Quelques bonnes raisons pour se libérer du travail » de Anselm Jappe, « Le travail fantôme » d’Ivan Illich, « Manifeste contre le travail » du collectif Krisis, « Le droit à la paresse » de Paul Lafargue, « La grande relève des hommes par la machine » de Jacques Duboin, « Salaire à vie » de Bernard Friot, etc. Nulle part ailleurs en effet, l’argumentaire de déconstruction du travail ne s’opère que dans les livres. La télé n’en parle pas (si ce n’est Arte au travers du documentaire « La mise à mort du travail »), les journalistes l’ignore, les politiques préfèrent vanter la fameuse valeur travail, d’un travail qu’ils ne connaissent ni de près ni de loin mais qu’ils nous souhaitent pourtant, qu’ils nous imposent.

Construire cet argumentaire de déconstruction du concept du travail est long. Il n’existe pas encore, il se fabrique sous nos yeux, il prendra encore peut-être des décennies. Cette construction, à laquelle participe Hamon, ne peut pas lutter face à l’absence de construction sémantique que sont devenus la politique et les médias, entièrement basés sur le slogan, l’émotion. Toucher au cœur, éviter la réflexion. Boltanski et Chiapello, dans leur immense livre "le nouvel esprit du capitalisme" ont mis le doigt sur une chose essentielle : le capitalisme s'adapte systématiquement à sa critique en la faisant sienne, très subtilement, très sournoisement. Un exemple simple : la pollution de la voiture a créé un marché permettant de vendre des voitures "propres", c'est un détournement, c'est faire sien la critique pour la tuer et se développer. Il en va de même du travail qui est un produit du capitalisme. Le problème cité par les auteurs est que, selon eux, il n'existera plus de critique efficace du capitalisme. Le capitalisme devra s'auto-détruire pour qu'on ait un après. D'où l'importance de la déconstruction du concept du travail afin que l'idée ait mûri et progressé le jour où le capitalisme se sera auto-consommé (et nous au passage).

Les détracteurs de Hamon ont compris une chose : réfléchir est déjà un acte révolutionnaire ! Et penser le travail, c’est penser notre condition. C’est accepter que le travail est un concept de domination. L’emploi est la subordination et le travail est son paravent sémantique. Le terme « travail » permet de ne pas nommer ce qu’il est et de positiver la domination sociale qui s’exerce en son travers. Bien entendu, Hamon a raison : le travail, l’emploi, est en passe de disparaître, il n'a d'ailleurs pas toujours été, il est très récent ; les seuls arguments des livres de Rifkin se suffisent à eux-mêmes pour dénoncer l’arnaque du capitalisme et de toutes les politiques libérales des dernières décennies. Il faut repenser le travail. Lorsque Valls et ses sbires nous parlent de croissance, ils nous mentent (et en prime continuent d'alimenter la supercherie qui détruit la planète et renforce la pauvreté), quand ils nous disent que la technologie, la robotique peuvent créer de l'emploi ils hallucinent. C'est un mensonge que toutes les réalités chiffrées contestent irrévocablement, mais pas à la télé, pas dans les journaux, pas dans les Ministères.

Là bas, il veulent un monde qui ne change pas et la domination des uns par les autres, les uns s'arrogant tous les pouvoirs et asservissant par le travail et la dette (historiquement et très concrètement liés), est la condition pour qu'il ne change pas.

Les politiques et les médias, détenteurs de ce pouvoir fondé sur cette domination sociale, ne peuvent pas accepter ce qui vient. C’est ainsi qu’ils tapent.

Hamon arrivé en tête du premier tour des Primaires Socialistes n’est pas un hasard : il témoigne d’une prise de conscience, celle de plus en plus de personnes détruites par le travail parvenues à l’acceptation de ce monde qui change, de gens qui sentent bien que quelque chose ne colle pas sans savoir dire quoi précisément, de penseurs ayant percé le secret sémantique de la domination de classe. Hamon ne sera sans doute pas Président de la République et le revenu universel sera racheté un temps par les libéraux, mais l’idée fera son chemin et c’est déjà énorme face aux décérébrés qui réclament plus de croissance, plus d’austérité, plus de « sérieux »…