La nuance et l'obscurantisme

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Suite à un conflit et un choc qu'il a lui-même provoqués, le Chancelier réunit le Sénat pour une réunion officielle et extraordinaire. Il annonce alors la menace que subirait la République et, pour l'en préserver, l'instauration d'un Empire qui saura ramener l'ordre et la sécurité. Sous le choc des précédents événements, la nouvelle est accueillie triomphalement. Padmé Amidala s'exprime alors ainsi : "Et c'est ainsi que s'éteint la liberté, sous une pluie d'applaudissements". La scène est extraite de Star Wars Episode III. C'est un film ; mais c'est aussi, hélas, un film qui se veut une fable sur nos propres sociétés.

Applaudissements pour l'ordre et la sécurité

De retour de leur marche triomphante, nos élus de la République ont siégé à l'Assemblée Nationale. Le Premier Ministre a prévenu qu'il n'allait pas précipiter les textes de lois sous couvert de l'émotion ; que les décisions arriveraient, après une période de réflexion. Dans le même temps, il a annoncé de manière totalement antinomique qu'il a demandé aux Ministres de l'Intérieur et de la Justice de préparer dans la semaine un texte préconisant des mesures à prendre dans le cadre de l'Internet et le terrorisme.

Applaudissements à l'unanimité à l'Assemblée Nationale.

Aucun journal, aucun journaliste mainstream pour s'affoler de cette connerie ! Il y a pourtant bien des choses à dire : le mensonge en un discours (pas de précipitation, mais je me précipite sur les mesures contre l'Internet) ; le fait que la majorité vient déjà de voter un texte permettant la censure sur Internet sans recours au juge ; le fait qu'Internet n'a rien à voir avec le terrorisme. etc. Mais pas une analyse ne vint.

Une parenthèse sur le dernier point évoqué : Les terroristes vont sur Internet pour y chercher de l'information, contrôlons donc Internet, fermons, surveillons tout le monde. Ok. Les terroristes vont aussi dans la rue. Doit-on contrôler chaque passant à chaque coin de rue ? Fermer des rues ? Placer des caméras partout ? Par contre, ne doit-on pas urgemment lutter contre le communautarisme en tous genres ? Traquer les marchands d'armes jusque dans les caves ? Pas un mot là-dessus, pas une analyse.

Christian le démocrate libertaire

Christian Jacob, député UMP, nous a fait un cadeau lors de son intervention à l'Assemblée Nationale : le constat que sous l'émotion, bien des décisions stupides et dangereuses peuvent être demandées ou prises. “A circonstances exceptionnelles, il faut une loi exceptionnelle que nous devons voter sans trembler. Pour que les choses soient claires, si nous devions, pour un moment, restreindre les libertés publiques et la liberté individuelle de quelques-uns, il faudra le faire

Pas un commentaire de désapprobation dans la presse mainstream. Les journalistes se contentent là encore au mieux de poser la question au citoyen sans lui donner les moyens d'y répondre. Fumisterie organisée sous le coup de l'émotion. Tous se réjouissent de l'arrivée providentielle d'un Internet moins libre depuis des années. Le système doit se maintenir coûte que coûte et les mouvements de la dissidence deviennent trop importants.

Elise et Nathalie, ou la recette du bonheur national

Arrive le monument. Le texte qu'aucun écrivain d'anticipation n'aurait osé écrire. Aucun film ne pourrait l'utiliser sans que la critique ne lui oppose le recours à une trame scénaristique "trop facile". Nathalie Saint Cricq, journaliste à France 2. Elle intervient depuis quelques années dans des émissions politiques et interroge les élus de la République. Elle est surtout Responsable du Service Politique de France 2.

Que dit-elle ? Elle répond à la question préparée d'Elise Lucet "comment les politiques peuvent-ils être à la hauteur des attentes qui sont immenses ?" Savourons la réponse tout aussi préparée, promptée et lue :

"Hé bien Elise en travaillant ensemble, afin de déterminer sans hystérie ce qui n'a pas marché dans notre système de Renseignements, sans se renvoyer à la figure la responsabilité des erreurs et des failles policières, et il y en a eu ; en réfléchissant aussi en commun sur tout ce qui doit être amélioré, on l'a vu, et amélioré d'urgence ; les écoutes, la surveillance en prison, la présence policière sur le terrain... Autant de choses qui coûtent cher. Et enfin que toute la gauche assume son véritable tournant sécuritaire et que la droite prenne le risque de la soutenir sans jouer la surenchère et les moulinets"

La première chose à rappeler est la mécanique utilisée. Le prompteur et la narration télévisuelle, traditionnellement irrespectueuse de la ponctuation, ne marquant pas les fins de phrases, n'aérant pas le texte. Ca va vite, pas de pauses, pas le temps de respirer ou de réfléchir. Le style impose à l'auditeur de ne retenir que l' "essentiel", de ne pas réfléchir vraiment au sens du discours.

Il s'agit là d'un appel sans concession à une union politique nationale. Le but est simple : pas de démocratie puisqu'il faut tous être d'accord. Pas non plus de réflexion sur le passé puisque cela reviendrait à trouver des responsabilités ; or, hors de question que des responsables soient trouvés dans les deux bords que l'on presse ici à s'unir. Il faudrait parler de communautarisme, de destruction de la nation, etc. Non, On repart à zéro, ok ? C'est mieux. Au passage, Nathalie impose l'idée non négociable de politique sécuritaire. Finement joué, et en résumé : on a pas le choix, demandez pas pourquoi sinon on s'engueulera et on ne le fera pas. C'est de l'analyse politique, version France 2.

S'ensuit une nouvelle question pas moins préparée d'Elise Lucet : "on parle beaucoup depuis quelques jours d'unité nationale, mais attention toute la France n'était pas dans la rue hier :" J'adore le "toute la France" joué sur un air désolé et de remontrance. La question donne déjà le ton : c'est pas bien de ne pas être allé dans la rue... Attention, la réponse est un chef d'oeuvre, c'est du Star Wars :

Ah non Elise faut pas faire preuve d’angélisme. C’est justement ceux qui ne sont pas “Charlie” qu’il faut repérer, ceux qui, dans certains établissements scolaires ont refusé la minute de silence, ceux qui “balancent” sur les réseaux sociaux et ceux qui ne voient pas en quoi ce combat est le leur. Eh bien ce sont eux que nous devons repérer, traiter, intégrer ou réintégrer dans la communauté nationale. Et là l'école et les politiques ont une lourde responsabilité”.

C'est magnifique. Nous n'avons donc plus le droit à la nuance, à la réflexion, à la critique, à l'interrogation. La nuance c'est la dérive vers l'amalgame ; la réflexion c'est le besoin de nuance ; la critique c'est le refus de toute absence de nuance ; l'interrogation c'est le début de la critique. Un discours digne de toute bonne vieille dictature, et ce n'est pas un politique qui le proclame, c'est la Responsable Politique de France 2. Elle ne l'improvise pas, elle le lit dans une saynette préparée. C'est un texte écrit donc réfléchit ; il a une intention sur nous.  

Pas de nuance, si je ne suis pas Charlie je suis un esprit malade, un Dieudonné en puissance, un Le Pen des mauvais jours, le mal incarné, la bête immonde. Je dois être "repéré", "traité" comme quelqu'un de malade qui ose remettre en cause la réflexion d'un autre, qui ose argumenter sur ce qui lui est imposé. Je dois être "réintégré" à la Nation, ha non, pardon : la communauté nationale ! La Nation disparaissant, et puisqu'il ne faut pas l'évoquer, nous sommes réduits à une communauté, tout comme les autres communautés que la République a laissé germées. Ce communautarisme que haïssait le Général dont les politiques se réclament tous ! Ha oui, mais Nathalie a dit qu'il ne fallait pas chercher de responsables ; donc, on ne parle pas de communautarisme, pas d'amalgame. De plus, mes enfants n'allant pas à l'école, vu ce que ces mêmes politiques en font (ha, zut, je ne m'y fais pas à l'union politique nationale incriticable), je devrais commencer par me dénoncer, ça vaut mieux. Un malade, à ce point de faiblesse, ne doit-il pas de lui-même courir chez son médecin ?

La question rassurante pour la fin : "Objectivement la journée d'hier [la manifestation] a été à haut risque, Nathalie, et finalement tout s'est bien passé." Réponse :

"Oui, tout s'est bien passé Elise, à noté qu'il n'y a eu aucune peur, on manifestait en famille avec les landeaux et les poucettes. Et puis on peut quand même noter que François Hollande, le Président de la République le plus impopulaire, le plus moqué de la Vème République, hé bien il a su se transformer en chef de la Nation, il a fait ce qu'il devait faire... Le compliment est de..." Perche tendue à Elise qui s'empresse de poursuivre "Nicolas Sarkozy ! Je crois" laissant le surperbe final à Nathalie "Très bien Elise, hé bien c'est p't-être ça l'esprit du 11 janvier."

J'adore le "aucune peur", argumenté lamentablement par des "landeaux" et "poucettes". Pas de peur ? Ha bon, tu crois qu'elle n'a pas peur la France, Nathalie ? Je crois juste l'inverse. Qu'est-ce qui permet de mobiliser autant de gens dans les rues ? L'émotion ? Laquelle ? Et si c'est la solidarité, comment expliquer dans ce cas que dans le quotidien il y ait aussi peu de solidarité, que le capitalisme nous a réduit à l'état de concurrents permanents ? C'est évidemment la peur qui a mobilisé. Il y a eu un choc, et pas un choc de tristesse, de sympathie ou d'une quelqu'autre connerie imaginaire. Le choc est profond et avant tout individuel avant d'être partagé et collectif ; c'est une peur profonde que dorénavant tout peut changer. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans un pays totalement aseptisé ; nous avons pris l'habitude de tout attendre du système et nous découvrons tout d'un coup que c'est un leurre. La peur est un réflexe animal de survie, et c'est ce réflexe-là qui à l'oeuvre.

C'est justement parce qu'il y a cette peur, non pas provoquée mais entretenue et amplifiée par le système politico-médiatique qu'il y a toute cette folie autour du tout sécuritaire et de l'abandon des libertés individuelles. Ils peuvent maintenant se le permettre puisque les gens, par peur, sont prêts à l'accepter. Peut-on croire qu'une autre émotion ferait que les gens acceptent la dérive en cours ? Non... aucune autre émotion ne le permait.

Evidemment personne ne va dire qu'il a peur. Et sans doute ceux-là sont-ils sincères. Ils le croient vraiment. Mais nous sommes capables de nier nos propres émotions, là aussi c'est un système de défense.
N'acceptons pas les discours ambiants, réfléchissons, soyons en désaccord car c'est la condition essentielle pour trouver un équilibre. La nuance n'existe plus dans les médias et les mots des politiques. Ils nous privent de notre capacité à nous interroger et maintenant il nous est dit que nous n'avons plus le choix.

Ce que cela cache ?

Hier n'a pas été un bon jour pour la démocratie et la liberté d'expression. Mais cela était prévisible : si vous voyez des moutons, le berger n'est jamais loin, et plus le troupeau est grand plus il faut de chiens de garde.

Hier, pendant qu'on nous appelait à l'ordre et la sécurité et que certaines appelaient à pourchasser les odieuses personnes qui, tout en nuance, n'étaient pas Charlie, Bruxelles votait l'arrêt d'un amendement qui nous permettait encore de ne pas accepter les OGM. C'est fini, c'est pas dans la nuance et c'est anti-démocratique.

Souhaitez-vous vraiment faire partie de ceux qui applaudissent sans nuance ? Non ? Dans ce cas éteignez la télé et recommencez à lire et réfléchir.