La quenelle des partisans

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Ce matin était un matin ordinaire. Il faisait doux comme hier, le soleil d'hiver se cachait derrière ses nuages. Comme hier. Les gens, pour la plupart, s'apprêtaient à terminer leur semaine de travail, comme un vendredi.
Ce matin nous nous sommes pourtant réveillés dans un pays neuf. Tout a changé sans que beaucoup s'en aperçoivent. Aucun signe dans l'air, aucun signe dans le quotidien. La baguette a le même prix et le même goût. Les embouteillages sont aussi vides de sens et les gens continuent de ne pas se considérer les uns les autres dans les transports en commun.
Un pays neuf. Pas un pays du type "le changement c'est maintenant". Plutôt du type "rien ne va changer, mais on va accélérer le rythme". Dans la continuité du mandat présidentiel précédent, précisément.

Nous avons basculé. Hier, il était facilement démontrable que nous n'étions pas en démocratie. Les mots ayant un sens, un régime politique dans lequel le peuple n'a que le choix d'élire ceux qui détiendront tous les pouvoirs y compris celui de ne pas l'écouter ne s'appelle pas démocratie. Le droit de vote est précisément l'inverse de la démocratie lorsqu'il en est ainsi. Ces dernières années, nous avons vu monter des élans antipathiques. De la haine, du rejet, de l'oppression contre les petits, les miséreux, les ouvriers, les travailleurs, les émigrés, les roms. L'index pointé comme pour désigner le coupable n'a ému qu'une partie de la population. Certains ont cru, encore une fois, en la capacité du vote à changer la donne. Ils ont élu le camp opposé qui promettait un changement, maintenant. Le camp du coeur, croyaient-ils encore. 
Rien, aucun changement. La continuité fût de ce lendemain raté. La sympathie pour les puissants, les riches, les banquiers, les grands patrons.
Mais hier nous avons basculé et ce matin nous ne sommes plus dans le même pays. Le Ministre de l'intérieur était en guerre depuis longtemps déjà contre des hommes qui refusaient de s'aligner sur l'ordre établi. Qui refusaient de s'aligner sur la parole unique. Qui posaient des questions. Les spectacles de Dieudonné n'ont pas été interdits par le tribunal de Nantes. Ce dernier a jugé qu'il n'y avait pas risque de trouble à l'ordre public et qu'il n'était pas démontré que les Services de l'Etat n'avaient pas les moyens d'y faire face le cas échéant. Mais dans les quelques petites heures qui ont suivi, le Conseil d'Etat, sans la présence de l'avocat de Dieudonné et sans la possibilité matérielle de réunir les informations, a déjugé le tribunal.

Spectacle interdit.
Censure. 

Le Ministre entend maintenant s'en prendre à internet. Il faut interdire, empêcher cette expression qu'il refuse. Un homme peut donc s'opposer à l'expression d'un autre sur le simple prétexte qu'il l'a décidé. Parce qu'il n'est pas d'accord avec cette expression. Il a décidé que la quenelle avait le sens qu'il évoquait sans que cela n'ait été démontré. Il a décidé que ce geste serait interdit. Partout. Dans la rue, dans la presse, sur Internet. Il est donc démontré ce matin que nous avons basculé. D'un Etat dictatisant, nous sombrons dans un Etat dictatorial. Un homme, non élu, peut décider seul de ce que le peuple ne veut pas. Et cet homme a choisi la gauche comme camp. Ca ne veut donc plus rien dire, c'est démontré. Les élections ne sont pas la démocratie, c'est démontré.

J'ai la nausée.

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?