L'école, les valeurs de la République et nous

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Lors de la séance des questions au Gouvernement du 14 janvier dernier à l'Assemblée Nationale, la Ministre de l'Education Nationale est revenue sur les incidents survenus dans les écoles aux lendemains du massacre à Charlie Hebdo. Cette intervention est intéressante à plus d'un titre : non seulement elle est tristement représentative de la façon dont l'émotion (que l'on peut clairement nommer ici "choc",, déjà théorisé et mis en pratique dans l'Histoire contemporaine) peut impulser une politique que le peuple aurait habituellement rejetée ; mais elle nous montre, par une lecture attentive de la presse nationale, comment cette dernière se fait l'écho de cette politique en taisant l'essentiel du texte et en tordant le reste.

Najat Vallaud-Belkacem, après avoir énuméré les incidents survenus, termine son propos ainsi : « Même là où il n’y a pas eu d’incidents, il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves. Et nous avons tous entendu les « Oui je soutiens Charlie, mais », les « deux poids, deux mesures », les « pourquoi défendre la liberté d’expression ici et pas là ? » Ces questions nous sont insupportables, surtout lorsqu’on les entend à l’école, qui est chargée de transmettre des valeurs. Et il nous faut nous interroger sur notre capacité à le faire, c'est ce que le Premier Ministre a fait devant les Recteurs hier. C'est la raison pour laquelle je mobilise l'ensemble de la Communauté Educative pour que nous ne répondions pas que par des discours mais par des actes forts.»

Je dois dire qu'après avoir entendu cette intervention, j'ai dû la revisionner tellement j'avais du mal à y croire : une Ministre de la République s'alarme "de trop nombreux questionnements" de la part d'enfants dont la principale caractéristique est de se questionner chaque jour sur le monde qui les entoure. Elle précise immédiatement ce qui serait de trop : des "oui mais", c'est à dire des enfants qui apportent de la nuance dans ce qu'ils observent ; des "deux poids, deux mesures", c'est à dire un esprit critique face à un événement ; des questionnements sur la liberté d'expression qui ne serait pas une et indivisible, des questionnements qui se réfèrent donc à un sens de la justice. 

Que nous dit la Ministre quand elle conclue par "Ces questions nous sont insupportables, surtout lorsqu'on les entend à l'école qui est chargée de transmettre des valeurs" ? Elle nous dit d'abord quelle est sa vision de sa Fonction : qui est ce "nous" qui s'insupporte des questionnements d'enfants ? Ce "nous" est bien entendu le Gouvernement au nom duquel elle parle. Ce "nous" est également l'Etat dont elle est la représentante. Et ce "nous", par volonté de convaincre à sa cause, est la représentation du peuple par les Députés.

C'est cela qui pose problème. Elle ne parle pas ici de poseurs de bombes, d'assassins ou de personnes partageant leurs causes ; elle parle d'enfants qui se questionnent ! En se prononçant ainsi sur le caractère insupportable de l'expression d'une partie du peuple, elle exprime son sentiment personnel fondu dans celui se sa propre communauté politico-médiatique, et oublie au passage ce qu'elle représente avant toute chose : le peuple lui-même et sa souveraineté.

Il serait de bon ton de rappeler à la Ministre que, si elle représente l'Etat, l'Etat est le garant et le protecteur de la Constitution. Constitution qui nous dit des choses simples et incompatibles avec les mots de la Ministre :

  • " Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple." Titre I, article 2
  • La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum. Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice." Titre I, article 3
  • " Les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie. " Titre I, article 4
  • La loi garantit les expressions pluralistes des opinions et la participation équitable des partis et groupements politiques à la vie démocratique de la Nation." Titre I, article 4

Cette négation de la souveraineté du peuple et de la liberté d'expression et d'opinion vient d'une dérive de notre système, confondant démocratie et démocratie représentative et "oubliant" au passage la notion de souveraineté du peuple. Elle rappelle sauvagement la confusion récente, pour le coup inacceptable, du Premier Ministre Manuel Valls, s'exprimant à la sortie de l'Audience Solennelle de rentrée de la Cour de Cassation : "Il ne faut pas confondre la liberté l'opinion avec l'antisémitisme, le racisme, le négationisme [...]" Non, en effet, et plus que tout il ne faut pas confondre la liberté d'opinion et la liberté d'expression. La liberté d'opinion, c'est à dire la liberté de pensée, est absolue, sans limite ; la liberté d'expression quant à elle est encadrée par la loi. La loi ne permet pas à des représentants du peuple ou de l'Etat d'interdire au peuple de dire "Je suis Charlie, oui mais" ou "Je ne suis pas Charlie parce que" dans la mesure ou le propos n'est pas un appel à la violence ou tout autre cadre précisé par la loi. Il ne suffit donc pas à la Ministre de le trouver insupportable au nom de "valeurs" qu'elle ne précise même pas pour disqualifier des propos. Seule la loi le peut. Mais il est devenu courant depuis les agacements de M. Valls de brandir les valeurs qu'on ne cite même plus. Comment alors s'étonner encore que le peuple, même enfant, s'étonne que ces valeurs soient accordées aux uns et imposées aux autres ?

Il faudrait aller plus loin d'ailleurs, puisque crier à l'insupportable opinion et expression de celle-ci par des enfants présuppose que cette opinion est avant tout construite par une interrogation tout à fait légitime mais nourrie des opinions exprimées dans l'environnement de l'enfant. Ce sont donc les adultes qui sont visés au travers de l'enfant ; l'adulte qui exprime des opinions inacceptables par le pouvoir et l'enfant qui doit se soumettre aux "valeurs" de la République. Cela n'est pas sans rappeler les déclarations fleuves de la même Ministre alors Ministre d'un autre Ministère depuis lequel elle défendait le genre et les déconstructions des stéréotypes ; là encore, il lui fallait imposer des valeurs au nom de choses qui lui étaient inacceptables. Là encore elle voulait soustraire l'enfant à l'autorité des parents.

Aller plus loin, c'est donc avant toute chose tenter de comprendre ce qu'il se cache réellement derrière de tels propos. Si se questionner est inacceptable pour le Gouvernement au sein de l'école, qu'en sera-t-il dans un futur proche du questionnement des adultes, des citoyens, du peuple ? Puisqu'il semble que nous ne pouvons pas nous questionner, remettre en question ce que nous observons ; puisqu'il nous est interdit tous les amalgames mais qu'on nous impose l'amalgame ultime anti-sionisme = antisémitisme duquel découle une impossibilité d'évoquer en place publique le moindre questionnement quant aux agissements d'un Etat ; puisqu'il nous est interdit d'évoquer la place de la religion musulmane en France ; puisqu'il nous est interdit de questionner sans passer pour un théoricien du complot, expression facile et systématique utilisée par la communauté politico-médiatique pour discréditer tout propos qui les dérange mais qui n'a aucun fondement réel dans les faits. Puisque tout cela semble interdit au peuple, que va devenir notre liberté d'expression lâchement utilisée par ces mêmes "détenteurs des valeurs" de la République ?

Et pendant ce temps, qu'en a dit la presse ? Pas grand chose.

BFM reprend la vidéo dans son intégralité mais titre "L'école est en première ligne contre l'intégrisme", amalgamant tout questionnement à l'insupportable. Mais pas un mot sur la dérive liberticide.

Le JDD évoque d'autres discours que celui de la vidéo qui devient une illustration comme une autre. Il cite tour à tour Belkacem : "Il nous revient d’opposer nos valeurs à la violence, au moyen en particulier de 'l'arme la plus puissante pour changer le monde', selon la belle formule de Nelson Mandela : l’éducation" et Valls qui "a appelé à gagner la bataille de la pédagogie auprès de notre jeunesse". Le tout sans questionnement du sens. Pourtant, Education a son importance dans une école qui ne voulait plus en faire pour se contenter d'instruire, ce qui est une des causes de la dérive de l'Institution. Par réaction à ces erreurs stratégiques de l'école, le retour de bâton est pour le peuple et "éducation" s'apparente à "lavage de cerveau".  Le retour à l'Education peut être apposé à l'appel récent au retour des Hussards de la République, et il serait important que la presse arrête de se contenter de recracher les mots du pouvoir et qu'elle commence enfin à les analyser. Quant à "gagner la bataille de la pédagogie", que dire ? La pédagogie, il ne faut jamais oublier de le rappeler dès lors que le terme est employé par un politique ou un média, est l'art d'enseigner. Elle recouvre les méthodes et les pratiques de l'enseignement. En utilisant ce terme, le Ministre évoque les moyens qu'il mettra en place, mais jamais le contenu. Utiliser ce terme est un abus de langage qui signifie systématiquement dans la Vème République : "les français n'ont pas compris, c'est pour ça qu'ils ne sont pas contents." Le JDD reprend également un mot de la Ministre de l'Education qui a dit avant la citation reprise plus haut que l'école "sera ferme pour sanctionner, pour créer du dialogue éducatif". Du dialogue éducatif ! Bel effet de style que le journal aurait pu opposer au reste du discours ; on eût pu dire aussi "du monologue impératif" ! Mais bon, c'est juste une question de pédagogie apparemment.

Le Point quant à lui fait preuve de jolis raccourcis, ponctuant la citation par "sans citer le polémiste Dieudonné, en garde à vue mercredi pour apologie de terrorisme, évoqué par des élèves selon de nombreux témoignages d'enseignants." C'est joli et fait se concorder les penseurs de la pensée unique sans aucun argument. Du grand art. Le journal enchaîne pourtant sur une magnifique propagande gouvernementale : "Des valeurs "qui nous paraissent absolument évidentes comme la liberté d'expression, la laïcité, le rejet viscéral de l'antisémitisme, le respect de la loi et de l'autorité ne le sont pas tant que ça pour un certain nombre d'enfants, de jeunes, d'adolescents", a-t-elle poursuivi, faisant aussi référence à une "théorie du complot que l'on retrouve trop souvent parmi nos jeunes". Raccourci énorme entre opinion et théorie du complot mais qui semble satisfaire le journaliste qui ne s'arrête pas là : "La laïcité sera le préalable indispensable, a-t-elle ajouté, pour apprendre à nos jeunes à vivre ensemble, mais aussi pour se construire un esprit critique, une liberté de jugement, l'art du débat contradictoire qui leur permettra" de "faire le tri" entre l'information et la rumeur." Selon Belkacem et le Point qui ne critique pas, l'esprit critique et la liberté de jugement ont donc deux caractéristiques essentielles : ils ne sont acceptables que lorsque le Gouvernement les considère aller dans le sens de leurs valeurs et ils ne peuvent s'acquérir que par l'école laïque. Je pense que l'ensemble de la société sera heureuse de le comprendre enfin. Ce sont évidemment des conneries sans nom, c'est de la propagande anti-démocratique, c'est le simple positionnement d'une élue qui n'a pas compris qu'elle représente autant le peuple que l'Etat et qu'elle n'a pas le droit de profiter de sa fonction pour imposer sa propre définition de ce qui est bien ou juste.

Les échosLCI et Atlantico diffusent la vidéo mais ne la commente pas. C'est plus simple.

Les autres journaux n'évoquent pas la déclaration de la Ministre, c'est encore plus simple. Reste à évoquer le superbe Figaro qui me sert de formidable conclusion : "Le sentiment d'appartenance à la communauté nationale passe d'abord par notre langue commune, le français, dit encore la ministre: «Nous devons faire plus encore pour améliorer l'acquisition du langage dans la petite enfance, la maîtrise de la lecture et de l'écriture à la fin du CE1.»

On ne pouvait pas mieux dire...