Les valseuses, le débat

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Enfin ! Enfin la mascarade de la primaire de « gauche » prend fin. Il y eut trois débats dont le but inavoué était pour le parti organisateur, le parti socialiste dont il faudra définitivement revenir sur le nom et le positionnement, de placer favorablement son poulain par défaut, Manuel Valls.

Mascarade car d’une part l’aile gauche du parti n’était pas présente à la suite de l’éjection de Filoche. Mascarade car d’autre part pour feindre une ouverture, trois candidats fantômes ont donné le change centriste parfois pseudo-écolo afin de servir la soupe au susnommé Valls. L’un et l’autre des pans de cette mascarade se mariaient parfaitement dès les premières minutes du premier débat où cette soupe froide et informe faite de remerciements et félicitations à l’égard du quinquennat Hollande avait toute les peines du monde à cacher la raison principale de l’absence de Filoche : trop direct dans ses propos, trop à gauche, il aurait couvert Valls d’une ombre en trop bonne harmonie avec ses traits haineux.

Quoique ne votant pas, j’ai pris le parti, dès le début, de suivre l’ensemble des trois débats afin d’analyser sommairement l’utilisation du vocable. Valls lui-même a terminé le troisième débat par une ode aux mots que l’ « on » utilise, regrettant, feignant regretter, que l’ « on » ait trop souvent peur d’utiliser les vrais mots.  Pourquoi suivre trois débats puisque je ne vote pas ? Simplement parce ces joyeux sires participent à fabriquer l’opinion future, qu’à travers le choix des mots ils délimitent ce qui sera objet de discussion et ce qui ne le sera pas. Fillon ayant déjà tracé une démarcation dure et violente, il convient de comprendre ce qu’une soi-disant gauche nous dit d’elle-même et de ce qu’elle attend que nous soyons.

Cette primaire de « gauche » arrivant au moment où le quinquennat de « gauche » se termine, il me paraissait intéressant de compter quelques mots choisis que les Ministres successifs, toujours les mêmes, n’ont cessé de jacasser comme si nul autre n’existât jamais et que leur pensée restait bloquée au stade des slogans : Valls, Caseneuve, Belkacem.

Les mots choisis sont : République / républicain, valeur, démocratie, sécurité, liberté, travail, emploi, projet, Europe / européen, France / français, pédagogie (faire de la), progrès, croissance, incompréhension (les français n’ont pas compris, nous n’avons pas bien expliqué…), formation.

Les candidats retenus sont de façon très arbitraire : Valls, Montebourg, Hamon et Peillon. Je ne me suis pas intéressé aux serveurs de soupe.

1-      Le palmarès

A l’issue des trois débats, arrivent en tête : France / français (135 usages), Europe / européen (89), travail (63), République / républicain (59) et emploi (32). Les deux premiers termes sont des usages de communication, pour feindre l’intérêt que les candidats auraient envers ceux qui les écoutent. Ils sont sur-utilisés et meublent des phrases souvent vides de sens. La forte présence du mot travail, deux fois plus utilisé que son vrai terme, emploi, dénote bel et bien ce que le parti socialiste est devenu. A noter que le terme croissance a été soigneusement oublié, seulement 13 utilisations sur l’ensemble des candidats ! Socialiste, et à plus forte raison la gauche, qualifie une pensée qui considère que la richesse issue du travail doit être partagée entre le capital et les travailleurs. Capitaliste signifie l’inverse. Or, aujourd’hui, l’emploi a remplacé le travail mais se nomme travail. Cette « gauche », en refusant d’aborder ce thème en posant les concepts, en noyant le poisson, en disant « travail » quand elle pense « emploi », abandonne l’idée de socialisme. Deux choses renforcent cette opinion : la majorité des candidats, dont Valls et Montebourg, défendent l’idée d’une « société du travail », et lorsque Hamon séduit trop l’opinion par son revenu universel il subit les foudres de ces défenseurs du travail. Il est intéressant de constater ici que ces personnes qui n’ont jamais travaillé, au sens où eux-mêmes l’entendent (à savoir « être employé » ou « fabriquer son propre travail »), qui n’ont aucune idée de ce qui en ressort, qui refusent même de considérer l’ensemble des acceptions du mot, des réalités très différentes soumises au même dictat sémantique (« travailler » à l’usine n’est pas une réalité comparable à « travailler » au Sénat ou être « patron, fils à papa » d’une grande entreprise familiale), il est intéressant de constater qu’elles sont les plus virulentes à vouloir pour les autres, à dire chérir, ce qu’elles ne toucheront jamais de leur propre doigt. Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup, s’est plu à rappeler Montebourg… Demandez-leur une analyse du travail, vous verrez le loup.

2-      Les absents

De façon surprenante, quoique…, certains mots dont les Ministres ont abusé pendant cinq ans (Valls en tête !) disparaissent comme par enchantement durant ces trois débats. Cette « gauche de Gouvernement » n’a cessé de nous servir des « les valeurs de la Républiques », de la « démocratie » à tous les étages, mais ici plus une trace. Certes, République est utilisé 59 fois, mais valeur n’a été entendu que 9 fois, seulement 3 pour Valls qui n’avait que ça à la bouche. Je n’y vois qu’une volonté de masquer, de feindre un changement, quoi d’autres ? Démocratie ? 20 fois dont une seule pour Valls !

La pédagogie et l’incompréhension des politiques du gouvernement ont totalement disparu aussi. Aucune utilisation du premier, un soin méticuleux à ne pas fâcher, seulement deux pour l’autre (Valls et Peillon lors du premier débat.)

Nous avons là tracé le probable avenir du parti socialiste. Dans le fameux livre dont les remous ont convaincu Hollande de ne pas se représenter, ce dernier évoque de façon éloquente sa volonté de mettre fin au parti socialiste, regrettant que cela n’ait pas été fait durant son mandat (alors qu’il y dit avoir donné les consignes dès 2012). Il pense donc que cela se fera après les Présidentielles, ce nouveau parti, moins à gauche, pourrait s’appeler le « parti du progrès », tout un symbole. La surprésence du travail et de l’emploi expliquent cette probable évolution, mais l’absence du terme « progrès » (3 utilisations seulement) ne masque-t-elle pas ce que le tout-Paris semble lâcher : le parti socialiste, cette « force de progrès » pourrait être en train de lâcher prise et soutenir Macron, le seul vrai représentant de cette reconstruction du parti socialiste sur des bases libérales franches et libérales. Il est à noter que le faible soutien du parti socialiste à Valls ne peut que créditer cette thèse… Dans le débat, en effet, où sont les Caseneuve, Belkacem et autres Rebsamen et Cambadélis qui chérissent tant les termes oubliés durant ces soirées de débat ?

Petite note à propos du mot « projet », utilisé seulement par Valls et Montebourg (6 fois chacun) quand les deux autres candidats ne l’ont utilisé qu’une fois. Symbole capitaliste par excellence (lire « le nouvel esprit du capitalisme »), le projet est à la fois un mot fourre-tout et une tournure sémantique apportée par les think-tanks afin de transformer et masquer la hiérarchie dans l’entreprise. Une entreprise tellement bien menée dans les décennies passées que ce mot est aujourd’hui un loup à lui-seul.

3 – Les candidats et leurs mots

Restons sur Valls.  83 utilisations de « France » et 54 du mot « Europe », 27 du mot « travail » (seulement 8 du mot « emploi »…) et 25 du mot « République ». Il est aussi celui qui a le plus utilisé le mot « sécurité », même s’il peine à ne l’utiliser que 10, lui qui prétend sans plus rougir qu’un dictateur sûr de lui que « la sécurité est la première des libertés ». Avec Valls, il est plus intéressant de sonder ce qu’il ne dit pas que ce qu’il dit. Chez lui, les mots sont parfaitement Orweliens, ses débuts de phrases sont systématiquement des énumérations de banalités, suites de synonymes, de qualificatifs approximatifs, pour meubler, faire oublier la question, gagner du temps. Valls est une mécanique politicienne qui masque mal une colère, une haine de ce qui ne lui ressemble pas. Valls ne dit rien, il ne maîtrise pas les concepts, ne connaît pas la société, joue avec l’Histoire. Valls ment et enrobe mal ses mensonges de mots mal choisis, de formules pré-fabriquées, de sourires crispés.

Montebourg ne semble pas être tombé dans les travers d’un usage abusé d’un mot clé ou d’un autre. Aucun mot que j’ai choisi de sort du lot, comme s’il n’avait aucun mal à se défaire du bilan quinquennal de son parti. Mais mon analyse est plus sévère : je crois que cela masque que Montebourg n’a finalement pas grand-chose à dire, il n’a pas su décrire une vision politique, n’a pas ressorti de thèmes particulièrement significatif. Des candidats se positionnant à gauche, il est le plus flou. Hamon a un cadre, une réorientation du travail et d’une société sociale. Mélanchon aussi, en intégrant notamment l’écologie dans une repensée totale de la société afin de lui redonner un sens. Montebourg ne semble pas avoir d’autre projet que celui d’être élu. Ses mots nous le disent.

Peillon. Ha ! Peillon ! Vexé, et je le comprends, de la critique mal maîtrisée de Valls envers l’enseignant… Mais Peillon semble être un Montebourg en plus libéral. Un centriste mou qui ne parle que de France (22) et de République (12). Il est le seul à avoir plus utilisé le mot « emploi » (9) que le mot « travail » (4).

Hamon. Malgré toute la réserve que j’ai à son égard, je ne peux que féliciter sa ténacité à transformer la vision du travail. 22 utilisations pour 9 du mot « emploi », mais qu’il faut tempérer en rappelant que sa vision du travail va de pair, non pas avec l’emploi, mais justement avec son détachement de l’emploi au travers d’un revenu universel. Périlleux périple que de vouloir défendre ce sujet durant ces trois débats où la parole était limitée à 1m30 par prise de parole quand un tel sujet se défend dans de nombreux livres depuis 30 ans, dans les écrits de penseurs modernes sérieux et visionnaires. Durant ces débats, Hamon c’est 22 « travail », 17 « République », 11 « France », 9 « Europe » et 9 « emploi ». C’est aussi surtout 14 « démocratie » (1 pour Valls, 2 pour Montebourg et 3 pour Peillon) et là c’est intéressant. Non pas que j’en ferais volontiers mon candidat ! C’est intéressant car nous voyons peut-être se redessiner une carte politique : Hamon s’est nettement détaché des autres par une ouverture dans le choix des mots vers le peuple, le social, une vision moderne de la société à venir. Il est fort à parier que lorsque le parti socialiste se sera disloqué, glissant vers la droite qui le représente bien mieux, une partie restera à gauche et une vraie gauche nouvelle pourrait renaître.

A moins que… Noyés dans des concepts capitalistes et une concurrence pour le trône, les porteurs de cette nouvelle gauche ne continuent de se déchirer…