Lettre à Julien Borowczyk

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Monsieur le député,

Je tiens à réagir à la suite de votre intervention du 1er février 2018 à la Tribune de l’Assemblée Nationale que je juge indigne de quelqu’un censé être un représentant du peuple. Vos propos m’ont choqué et blessé à un point qu’aucune personnalité politique n’avait encore réussi à atteindre ; ce n’est pourtant pas, depuis trop longtemps, les exemples qui manquent de la part de la classe politique et votre parti ne fait pas exception.

Permettez-moi de vous citer : « (…) il ne faut en aucun cas stigmatiser le travail comme responsable du mal de notre monde moderne. Le travail doit au contraire être valorisé par une société bienveillante comme nous le faisons depuis six mois au sein de cette majorité. L’origine du mal n’est pas le travail, mais plutôt l’échec social vécu comme un véritable couperet dans l’émancipation de chacun. Notre Assemblée doit donc poursuivre ses travaux pour amener nos concitoyens à une évolution dans leur mentalité vers une démarche positive de valorisation des atouts de notre société. (…) Dès lors, s’il n’a pas d’origine uniquement professionnel, le syndrome d’épuisement est-il pour autant une maladie ? Là encore, une loi ne peut être approximative. Or, un syndrome n’est pas une maladie (…) car il nous est impossible de réaliser une cartographie nosographique précise des manifestations et des causes du burn-out. (…) In fine le burn-out ne peut donc être catégorisé comme maladie ni souffrir d’une cause professionnelle ».

Avant de commenter un discours que je juge autant aveugle que partisan, dans la mesure où vous niez la clinique et les travaux qui nous amènent aujourd’hui à comprendre le burn-out et le lien avec le management moderne, et que, en même temps, vous vous faites le porte-drapeau d’un Président qui refuse de considérer toute une partie du peuple français qui souffre à cause de notre modèle de société, laissez-moi me présenter.

J’ai travaillé pendant dix ans dans un centre social associatif durant lesquelles j’ai acquis de nombreuses compétences en pédagogie (formation pour adulte) et dans diverses branches de l’informatique et la communication. « Multi-casquette », j’ai voulu évoluer vers un métier qui allait réunir toutes mes connaissances : je me suis formé à l’ingénierie pédagogique via un master II à distance tout en travaillant. Je sais ce que travailler signifie. Sorti major de promotion, j’ai été retenu pour un poste à l’Université d’Evry en 2009. J’ai déménagé toute ma famille de la pointe de la Bretagne vers la région Centre, croyant naïvement à ce principe de mobilité qui vous est cher à vous autres libéraux. Au passage, sachez que pendant un an de recherche d’emploi sur toute la France (Strasbourg, Paris, Lille, Rouen, etc. et même en Belgique…), la première question qui m’était adressée portait sur la mobilité. Non pas dans le sens « voulez-vous venir habiter ici ? » mais comme si ma volonté de mobilité était suspecte. J’ai même souvent été rejeté parce que je n’étais pas « du coin ». Fin de la parenthèse.
Le responsable de recrutement de l’Université d’Evry m’avait choisi car j’allais leur apporter les compétences qu’ils n’avaient pas et la vision extra-universitaire dont ils avaient besoin et qu’ils n’auraient pas eu s’ils étaient passés par le recrutement dit « interne ». Mais au bout de trois années à seulement faire ce pour quoi j’avais été embauché, j’avais subi deux harcèlements venant de fonctionnaires harceleurs à l’abri derrière leur « poste au chaud » qui se sentaient en danger par l’existence de mon Service. J’ai été détruit une première fois, j’ai craqué et fait un burn-out profondément lié à ces harcèlements. Mais les deux années suivantes ont été pires, puisque l’administration a décidé à la fois la destruction de mon Service et ma mise au placard. Il n’est pas possible de se défendre dans la Fonction Publique dans une telle situation, je l’ai appris à mes dépends. L’administration m’a totalement détruit, m’a laissé tomber dans un état de dépression en me retournant progressivement la faute de mon état. La perversion est à l’œuvre au sein de telles méthodes de management. A l’université d’Evry, il y avait plus de vingt personnes (chiffre des RH et des syndicats) dans mon cas ou pire. Nous en avons vu l’une d’entre elles se taper littéralement la tête contre un mur, jusqu’au sang, pour obtenir ce que moi non plus je n’obtenais pas : une écoute du Président !

Je ne vous détaille pas les raisons pour lesquelles je ne peux plus, encore aujourd’hui, reprendre un emploi. Je suis autoentrepreneur et n'ai pas d'autre choix. Travailler en tant que subordonné dans cet enfer a laissé des traces : pertes de mémoire, graves problèmes de concentration, surmenage très vite atteint, fatigue constante, angoisses en mode veille, etc.

J’en viens donc au commentaire de votre discours.

« il ne faut en aucun cas stigmatiser le travail comme responsable du mal de notre monde moderne.» 
D’une part, ce que vous appelez « travail » n’est qu’un mot cachant une idéologie, jamais une réalité. Votre travail n’est pas le mien qui n’est pas celui d’un balayeur de rue ou d’un OS sur une chaîne de montage. Il conviendrait, à tout politique qui voudrait réellement avancer sur ce sujet, oser la requalification du mot travail, ou en trouver un autre. De nombreux auteurs vous y aideraient. Car a minima il faut absolument oser stigmatiser l’emploi dans un monde néo-libéral qui devient de plus en plus déviant, excluant et enfermant, et c’est pour ne pas avoir à affronter cette réalité que la classe politique continue d’utiliser le mot « travail ». Une vraie démocratie ne saurait éviter cette réflexion car il n’y a pas, dans notre pays, de lieu moins démocratique que le lieu de travail : c’est une réalité pour la très grande majorité des travailleurs.

« L’origine du mal n’est pas le travail, mais plutôt l’échec social vécu comme un véritable couperet dans l’émancipation de chacun. » Nous y voilà : cette perversion dont je parlais, présente partout où il y a burn-out (car le burn-out EST un syndrome professionnel). Toutes les victimes parlent de la façon dont le management manipule systématiquement la situation en renversant le sens, en renversant la réalité, en faisant de la victime le coupable. Votre phrase invite à penser que je serais, au moins en partie, responsable de ce mal parce que je n’aurais pas accepté un échec ?! Il aurait été intéressant de citer vos sources sur le sujet. Sans ces dernières, votre opinion n'est qu'un avis irréfléchi et pour le moins obtus. Comprenez combien cela est choquant et totalement déplacé. Je le dis : votre phrase est perverse et insultante, elle manque d’empathie et de compréhension du sujet.

« amener nos concitoyens à une évolution dans leur mentalité. » Ici encore, votre solution joue avec cette perversion. Vous n’avez pas encore démontré votre opinion sur ce prétendu échec social que vous souhaitez déjà nous amener à vous croire sur parole. Je ne commente pas plus.

« il nous est impossible de réaliser une cartographie nosographique précise des manifestations et des causes du burn-out. » C’est bien entendu faux. La littérature est maintenant abondante et permet de se passer de la nécessité de classer comme maladie ce syndrome car les causes sont connues et repérables. Lisez et parlez-en à Christophe Dejours, Marie Pezé (qu’une commission parlementaire a d’ailleurs déjà entendu sur le sujet au passage, il n’y a pas si longtemps…), Yves Clot qui nous parle du « travail empêché », Bernard Stiegler qui a notamment pointé la nouvelle forme de prolétarisation chez les ingénieurs et même les médecins, etc. La France que vous préparez s'appuie sur ce management et cette société complètement folle qui oublie et écrase le "petit". Le drame, c'est que nous le voyons dans tous les pays souvent vantés (Allemagne, Angleterre, etc.) et que ce sont nos enfants qui le paieront doublement.

Voilà pour ce que j’avais à vous dire. Je ne cherche pas à vous convaincre, votre discours montre que je suis loin de pouvoir le faire. Je n’attends pas plus de réponse, ne perdez pas votre temps à tenter de me convaincre en retour.
Je termine par votre propre conclusion : je trouve honteux que vous puissiez ironiser sur un tel sujet en insultant un autre député. C’est « un sujet sérieux » comme vous l’a fait remarquer M. Mélanchon. J’en ai été, là aussi, choqué. Non pas par empathie pour M. Mélanchon, il m'en excusera, mais par la double maladresse qui me touchait personnellement.


Aujourd’hui, j’ai honte de cette République qui laisse de tels discours, qui apparaissent comme des discours de classes, et donc discriminatoires, se faire entendre dans cette Assemblée. Je ne vote plus depuis dix ans, je le revendique et l’argumente dès que l’occasion m’est donnée ; vous m’en avez rappelé la raison.

Non cordialement, car le cœur n’y est pas.

Christophe Rohou.

Courrier expédié le 05.02.18 à : julien.borowczyk@assemblee-nationale.fr
Copie à : francois.ruffin@assemblee-nationale.fr, jean-luc.melenchon@assemblee-nationale.fr

Vidéo de l'intervention : 
https://www.youtube.com/watch?v=HknsoRGLCh4&t