Macron, on et production

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Je n'ai pas de temps à perdre à regarder un Président de la République qui pense me retourner l'esprit en croyant s'adresser à moi en choisissant comme lieu d'interview un coin rural de France. Je n'ai pas non plus de temps à perdre lorsqu'il imagine que le choix d'une classe de primaire pourrait être un bon choix. Quel est la symbolique ? Un peu plus de pédagogie pour un peuple ignare ? L'école est l'avenir d'un pays, prenez-en de la graine ?

Bref, je n'ai pas regardé et ne le ferai pas. Même sans regarder la télé et écouter la radio je subis suffisamment de propagande gouvernementale sans avoir encore à m'énerver contre un Président qui se fiche de ce que je pense et un journalis... Non, voyez, j'allais déjà trop loin !

Cependant, j'ai vu un passage de l'intervention de Macron. Et, comme souvent chez lui, ses mots parlent malgré lui. Ils parlent, les phrases s'accumulent vite et ne nous permettent pas d'en percevoir le vrai message sans y revenir.
Macron, comme beaucoup d'hommes politiques, ment beaucoup. Ou, pour le dire autrement, ne dit pas exactement ce qu'il pense. Un homme politique qui dirait ce qu'il pense ne serait pas élu, tout comme s'il disait exactement ce qu'il pense que les gens attendent de lui. Le discours politique est mêlé de mensonges et de biais accompagnés par des médias absents sur les questions essentielles. Car la vraie façon de dire le vrai, c'est de prendre le temps de le faire ; d'expliquer le cadre de notre perception des choses et d'écouter celui des autres.
Mais contrairement à la plupart des hommes politiques, Macron a ce je-ne-sais-quoi qui transpire malgré lui dans ses mots. Une façon de dire clairement qui il est malgré lui. C'est plus fort que lui, quand il parle c'est du Macron : la chemise, les analphabètes, ceux qui foutent le bordel, etc.

Qu'a donc dit Macron cette fois-ci ? Il a tenté de faire passer pour vérité un sophisme : "on ne peut consommer que ce qu'on produit." 
Derrière cette phrase, se cache beaucoup de non-dits et un mépris de classe, surtout dans une période où il souhaite mettre à bas ce dont le peuple a besoin pour espérer lutter encore contre le poids toujours plus lourd de la classe dirigeante.

Prenons les choses dans l'ordre. Le "on" qui revient en permanence dans sa bouche est ici la plus grande entourloupe de cette phrase. En effet, de qui parle Macron ici ? De lui, de moi, de vous ? Des ouvriers, des artistes, des patrons, des fonctionnaires, des enseignants, des infirmiers ? De qui ? Ce "on" est un biais. Il permet de ne pas dire de qui il parle en faisant croire qu'il parle de tout le monde. Pourquoi est-ce un problème majeur ? Parce que le "on" est le sujet de l'action quand l'action est la consommation et la production. Tout le monde à égalité : on consomme et on produit. Comme si tout le monde consommait autant et la même chose, selon un mode unique et que tout le monde produisait autant, la même chose et selon un mode également unique. Vous comprenez l'arnaque sémantique ?

Avançons.
Tout le monde consomme. Certes. Mais tout le monde consomme-t-il la même chose et dans des quantités identiques ? Bien sûr que non. La richesse accumulée des uns leur permet de mieux consommer et en plus grande quantité. De la nourriture aux services produits par la société, la richesse permet d'obtenir plus et mieux.
Tout le monde produit ? Peut-être. Mais tout le monde produit-il la même chose et dans des quantités identiques ? Bien sûr que non. La richesse accumulée des uns leur permet de produire moins, voire beaucoup moins, voire même pas du tout, en possédant les moyens de production par exemple ou en étant mieux placé dans une hiérarchie. Ceux-là ne produisent pour ainsi dire pas. Ils exploitent ou dirigent les producteurs sur qui ils exercent une pression pour obtenir d'eux une force de travail. D'autres produisent également moins dans un certain sens car leur activité n'est pas une production marchande mais un service utile à la société.

Le capitalisme est un système de pression contre le producteur pour le maintenir dans sa classe sociale et permettre ainsi aux non-producteurs de consommer plus et mieux par l'octroi d'un salaire ou d'une rente avantageux prise sur le travail (pas le leur). L'ensemble du système est cadenassé afin que les producteurs, les prolétaires, ne s'emparent pas du savoir qui leur permettrait de comprendre leur condition et donc, par voix de conséquence, de s'en extraire. Car, pour citer Bernard Friot : "la révolution, c'est le changement du mode de production".

Ainsi, par une petite phrase anodine, Macron veut nous faire croire en une égalité fictive et faire peser sur ceux qui consomment le moins et produisent le plus le poids de la "crise" que ceux qui consomment le plus et produisent le moins ont créée et maintienne à flot, en s'efforçant de nier l'évidence : la crise n'en est pas une car ce qu'il appelle crise est la normale dans un système qui a besoin d'inégalités pour maintenir une pression sur le travailleur, juste assez pour qu'il produise mais surtout pas trop pour qu'il ne se révolte pas.

D'ailleurs, Macron n'a pas manqué de révéler une fois de plus sa recette miracle : nous y parviendrons par le mérite et le travail, dit-il enfin. Nous avons affaire à cette même classe politique qui, de Pétain à Sarkozy en passant par Valls, vante le travail et sa soi-disant valeur, nous donnant ça et là quelques miettes pour que nous ne comprenions pas que la révolution est bien un changement de mode de production.