Nécrologie de la langue

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Par ce titre un peu provocateur, je reviens sur un article paru sur internetactu.net mettant en valeur un travail de F. Kaplan, chercheur à l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, sur le capitalisme linguistique.

Il y est question, pour résumer - lisez l'article ou les diapositives proposées -, de l'exploitation des ressources linguistiques devenues le nouveau filon d'or. Pour Google ou Facebook, plus vous écrivez, plus ils s'enrichissent. Facebook exploite vos contenus qu'il revend, qu'il fait fructifier. Google propose des outils qui s'améliore chaque jour au fur et à mesure que vous les utilisez, proposant ainsi des outils de plus en plus performants, générant des revenus.

Ainsi, lorsque vous utilisez le moteur de recherche de Google, plus vous recherchez plus vous proposez de la matière pour l'amélioration du moteur ; plus vous créez sur le web plus vous donnez de matière à mouliner. Google en retour propose des prothèses linguistiques qui vous rendent des services supplémentaires. Par exemple, à chaque caractère que vous entrez dans votre recherche il vous est retourné une proposition. Cette proposition est calculée et basée sur une langue statistique.

On distingue aujourd'dhui 2 types de ressources linguistiques sur internet : les ressources primaires produites par un être humain et les ressources secondaires produites par des machines en général à partir des ressources primaires (traduction automatique, articles écrits par des algorithmes, spam, etc.) Cette nouvelle linguistique évolue au gré de ces ressources. Le risque est donc une nouvelle grammatisation de la langue et, comme c'est le cas pour l'anglais commercial, une simplification de la langue. 

Ce que l'article ne fait pas, c'est de lier cette problématique majeure à deux choses :

La première est un concept, cher à Platon : celui du pharmakon. C'est-à-dire le principe selon lequel une technique ou une technologie (Platon parlait à l'époque de la technique de l'écriture) est à la fois le remède et le poison. Les technologies numériques sont héritières de ce principe, étant elles-mêmes un mode d'écriture à part entière. Ainsi, le capitalisme linguistique, à l'image des développements innovants de Google, génère aujourd'hui des sources de financement à la fois d'innovations dépassant largement en qualité celles de la concurrence et de méthodes managériales capable de les produire. On comprend évidemment, au travers de cet article, que nous devons nous inquiéter et nous préoccuper de la façon dont ces technologies influent sur  nos pratiques et nos échanges.

Ce qui m'amène à traiter de la seconde : celui des apprentissages et des enseignements du numérique en tant qu'il est d'abord un mode d'écriture. Aujourd'hui, pour faire vite, l'école et l'Université, parce qu'elles sont pensées sur une logique d'élaboration de programmes, ne se posent pas la question de la façon dont on doit enseigner le numérique, pas moins que des contenus. Nous constatons ainsi l'abération des B2i et C2i, insistant bien plus sur la techniques logicielle (comment organiser un texte dans un traitement de texte, ou comment procéder techniquement à une recherche sur internet) que sur les questionnements qu'apportent les trans-littéracies. Il n'est nullement question de se questionner, au travers de l'écriture d'un email, de la façon dont nous pouvons nous exprimer de façon asynchrone, mais nous nous contentons d'accepter des programmes d'enseignement se limitant à savoir cliquer sur le bon bouton.

L'inquiétude qui devrait être la nôtre, c'est de ne pas considérer le numérique comme une écriture et, ce faisant, de ne pas lier son apprentissage à celui d'une langue en tant qu'elle est et doit demeurer un facteur culturel. Ainsi, si les nouvelles formes d'écriture n'intègrent pas les normes et les fondements qui nous lient à l'origine de la langue (le sens des mots, la grammatisation et l'orthographe) et que ces facteurs culturels, nécessaires au peuple - pensant et acteur de sa langue -, s'effacent au profit de logiciels pensant à notre place, nous verrons une langue artificielle supplanter la pensée.
N'oublions pas que ces procédés logiciels sont sans doute les prémices de ce que nous appelons déjà l'Intelligence Artificielle ; ce qui pourrait être le web 3.0 se pense aujourd'hui au-travers de la façon dont la machine sera capable de tirer partie de l'intelligence collective produite sur internet, et elle ne le fera qu'en analysant les mots... ou en nous en proposant d'autres.

Frédérique Kaplan pose cependant une question essentielle : "Si notre langue se transforme, si nos enfants lisent un nombre croissant de textes coécrits par des rédacteurs humains et algorithmiques, comment, à leur tour, écriront-ils, parleront-ils, penseront-ils ?". Car nous pensons avec les mots que nous avons, pas l'inverse...