Valls s’adresse à nos réflexes cognitifs comme un pet à nos sensations olfactives

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Lors du débat du second tour des primaires de la gauche, nous avons eu un concentré de langue de bois en intraveineuse de la part du candidat qui s’auto-revendique celui du réalisme. Décryptage de ce qu’a dit Manuel Valls et de ce que les médias n’en ont pas dit... mais auraient dû !

Manuel Valls est un des candidats qui manie le plus la langue de bois. A ce titre, pour ne pas préciser ici ce que j’entends par langue de bois, je vous invite fortement à regarder la vidéo de désintoxication de la langue de bois réalisée par l’Ardeur. Manuel Valls en use, en abuse à en vomir. Il ne peut pas commencer une réponse sans l’adjoindre de propositions introductives noyant le poisson. Ces propositions dont il a le secret sont souvent sous la forme « d’abord, je voudrais rappeler… » engageant un propos long, rempli de symboles, souvent de suites vertigineuses de synonymes coupées d'hésitations, exagérément entrecoupé de virgules. Il cherche à nous perdre avant de (ne pas) répondre. Si vous revisionnez l’ensemble des 4 débats des primaires, vous constaterez cela sans peine et observerez même la façon dont il énerve jusqu’aux autres candidats eux-mêmes à force de ne pas répondre.

Ce constat fait, arrêtons-nous sur des perles de cette langue de bois qui ne veut rien dire chez Manuel Valls lors du débat Hamon-Valls.

Première salve : Manuel Valls a dit en début de débat vouloir « porter un nouveau modèle de solidarité, la protection sociale du XXIème siècle ». Problème : jamais durant son intervention il ne précisera la philosophie, encore moins le contenu, de ce nouveau modèle. Ici, les mots sont déjà importants : « nouveau modèle » donne à penser à la fois à quelque chose de moderne et à quelque chose de solide. « nouveau », « moderne » en langue de bois fait passer l’idée positive que puisque c’est neuf, c’est bien. Nul besoin de préciser ce que cela contient, c’est nouveau donc c’est bien. Un modèle est quelque chose sur lequel on s’appuie pour reproduire et l’usage du terme n’est pas anodin. Il ne nous dit pas « je veux imposer un autre système de financement du social », il dit « je veux porter (sans moi, rien de possible) un nouveau (c’est bien) modèle (impossible de s’en passer, c’est du solide) ». Quant au terme « solidarité », ai-je besoin de préciser qu’il est utilisé comme tant d’autres pour faire passer une pilule tant il est positif ? Pour renforcer encore son (absence d’) idée, Manuel Valls nous parle de « protection sociale du XXIème siècle », faisant penser alors à un modèle qui fera date puisqu’il instaurera celui sur lequel tout le siècle à venir se basera, LE modèle ! Dommage qu’il ne nous en ai pas dit plus par la suite, que ce ne soient que des mots pour dire « moi aussi je suis gentil et j’ai de l’ambition pour les français, Hamon n’est pas le seul ». Dommage aussi qu’il soit le symbole-même de lois dont ces mêmes français ne voulaient pas, imposées durant le quinquennat en court… Mais la langue de bois ne se soucie ni de la réalité, ni de l’histoire…

Deuxième salve : Manuel Valls fait ensuite preuve d’une liberté incroyable avec la définition historique de la Gauche. Ainsi, il nous dit d’abord « la gauche s’est toujours définie par rapport au travail, par rapport à la production, par rapport à la richesse » et insiste encore en fin de débat par « la gauche c’est le rapport au travail, c’est le rapport à l’industrie, c’est le rapport à la production, à la création de richesse. » Cette prise de liberté est énorme : la gauche et la droite, de manière générale, se distinguent par l’importance qu’ils donnent à l’Etat et au marché (plus d’Etat pour la Gauche, un marché libre et ouvert sans l’Etat pour la Droite), par la façon de gérer justice et affaires sociales (L’intervention de l’Etat pour la Gauche, la croyance en l’auto-régulation du marché pour la Droite) et par la façon de répartir les gains de productivité (la Gauche étant favorable à une répartition juste, la Droite préférant donner de l’importance au Capital). Pas un mot de tout cela dans la bouche de Manuel Valls. Sa définition de la Gauche, évacue totalement l’idée de justice, d’équilibre, n’évoque pas l’opposition historique Etat / marché et se moque de la répartition des gains de productivité. Que nous dit-il alors ? Valls joue à la fois sur de la symbolique et du non-sens. Les symboles, ce sont les mots « travail », « production », « richesse », « industrie ». Des mots de Droite ? Oui, très franchement. Il n’a pas choisi « justice sociale », « déprolétarisation », « partage des richesses », il a choisi « travail », « production », « richesse », « industrie ». En bon Orwélien qu’il est, Valls nous dit donc que le bien c’est le mal comme il nous a défendu, Premier Ministre, que la guerre c’est la paix et que sa « loi travail » était une loi de Gauche, pour les travailleurs quand elle était une loi de Droite pour les patrons. En bon Orwélien, Valls nous dit qu’il est de Droite en se faisant passer pour quelqu’un de Gauche. La deuxième chose importante dans cette définition, c’est « le rapport à ». Il répète « la Gauche, c’est le rapport à », oubliant bien volontairement de nous préciser la nature de ce rapport. Malheureusement, dire que quelque chose est « le rapport à » une autre chose ne veut strictement rien dire tant que la nature de ce rapport n’a pas été précisé. Prenons l’expression « c’est le rapport au travail », que signifie-t-elle ?  L’acceptation du travail tel qu’il est ? La lutte contre le travail tel qu’il est ? La volonté de plus de justice face au travail ? Valls ne nous le dit pas et c’est tout là la force de la langue de bois : ne rien dire mais le dire quand même. Il réussit alors deux tours de force : ne rien dire et ne pourtant pas se faire reprendre par les journalistes qui n’ont pas pu comprendre ce qu’il disait, et dire quand même ses « valeurs » en usant de symboles de Droite qu’un esprit mal préparé à la langue de bois pourra maladroitement considérer qu’ils s’adressent à lui.

Troisième salve : « je crois en la nécessité d’avoir un temps de travail prévu par la loi et il faut toujours défendre cette idée-là. » Je ne vais pas insister longtemps là-dessus : Valls nous dit exactement l’inverse de la loi qu’il a défendu à coup de six 49 :3, mais pas un seul des trois journalistes présents ne le reprendra là-dessus. Je ne sais pas s'il existe une figure de style qualifiant cela, mais ce qu'il se passe au-travers de cette phrase est assez courant : vouloir balayer d'une phrase qui leur sont contraires un acte passé ou une réalité. Cela s'était vu lorsque Valls avait dit, il y a quelques semaines, être contre le 49:3 alors même qu'il en avait abusé. Ici, il réitère en étant plus malin, et ça passe...

Quatrième salve : « il n’y a pas d’idéologie en matière d’économie. » Valls essaie de nous imposer ici ce qu’il estime être un fait. L’économie serait une science, on ne peut rien contre une science, SA Gauche doit donc être réaliste, voir le monde tel qu’il est et non pas tel qu’on voudrait qu’il fût. Hélas pour lui, l’économie n’est pas une science. Valls sait pertinemment que sur ce point la majorité des journalistes usent de paresse intellectuelle, autant que lui devrais-je dire, et considèrent que l’économie est une science. Mais elle ne l’est pas. L’économie est une discipline qui tente d’analyser et surtout prévoir les systèmes d’échanges entre des structures humaines mais n’y parvient pas. Adam Smith, l’auteur de « la société des Nations » a construit toute sa théorie libérale sur des mensonges et des croyances erronées (la fausse idée sur le troc vient de lui et de son absence d’analyse concrète des sociétés « primitives », juste sur la croyance qu’il en avait. Le livre "Dette, 5000 ans d'Histoire" de David Graeber en dit long sur le sujet). Pourtant, Smith est encore aujourd’hui pris en modèle par les libéraux qui croient en la politique de l’offre, un modèle qui ne fonctionne pas depuis 40 ans. Les seules choses qui ont fonctionné, sans pour autant qu’un modèle puisse être dessiné et servir de façon continue, découlent de la théorie de Keynes et de la politique de la demande. Pourtant, la Gauche de Hollande et de Valls et la Droite, condamnent les politiques de la demande. Mais pour comprendre tout cela, il faut lire "un peu" car jamais les médias n’évoquent ces théories. Valls a tout le loisir de transformer la réalité « en matière d’économie il n’y a que des idéologies » en un « il n’y a pas d’idéologie en matière d’économie. »

Cinquième salve : la conclusion de Valls. Attention, c’est énorme. Dans un monologue presqu’anal tant il est nauséabond, Valls va tenter d’endormir à coups de mots clés, de slogans, de termes positifs. Mais dans ce monologue, il ne va strictement rien dire. Son texte n’est même pas construit, il n’a pas de début, pas de fin. Il n’évolue pas, il ne dit rien. Sa langue de bois s’adresse à nos réflexes cognitifs comme un pet s’adresserait à nos sensations olfactives. Sa conclusion : « Moi, je veux incarner, oui je veux incarner, cette belle République, cette République forte, cette France juste, cette passion de l’égalité. Je veux redonner de l’espoir, je veux que la gauche soit davantage optimiste, qu’elle ait envie de rassembler les forces vives de ce pays : les commerçants, les indépendants, les salariés, les entrepreneurs, les agriculteurs, les hommes et les femmes de culture. Il y a de l’énergie, il y a de l’envie. Il faut que nous soyons davantage fiers de nous-mêmes, pas seulement de ce que nous avons accompli mais de ce que nous pouvons engager pour le pays. C’est cela que je porte avec mon caractère, mes valeurs, mon expérience, en m’adressant au cœur des français car il y a de la générosité, et à la raison parce que gouverner c’est prendre des responsabilités, des décisions, et il s’agit là d’élire un candidat à la Présidence de la République. »

Analyse rapide, si toutefois le besoin s’impose : les mots clés que Valls cherche à citer, peu importe où et comment : « République », « France », « l’égalité », « espoir », « valeurs », « responsabilités ». Ils dressent son programme. Il les arrose de termes et de qualificatifs bourrés de positif : sa République est « belle » et « forte », sa France est « juste ». Se succèdent de purs mots de novlangue : « passion » qui sert son personnage mais ne dit rien des actes qui suivront, « envie », « rassembler », « forces vives », « cœur des français », « générosité ». L’expression « il y a de la générosité » est très révélatrice de l’absence totale de franchise dans son orientation politique. Il veut que nous nous reconnaissions dans « les forces vives » (positif) et nous flatte de notre générosité afin de nous endormir et ne rien dévoiler de son action. Je termine par les sujets / verbes utilisés : « je veux », « je veux », « je veux », « je veux », « la gauche soit », « qu’elle [la gauche] ait », « Il y a », « Il y a », « Il faut »,  « nous soyons » , « je porte », « il y a ». Les verbes résument assez bien son discours vide : Le présent de l’indicatif est utilisé dans deux cas de figure. Lorsque « je » (Valls) parle (5 fois) et lorsque le sujet est indéfini (« il y a » et « il faut », 4 fois). Son programme, puisque cette conclusion ne dit strictement rien d’autre qu’un amoncellement de banalités positives et flatteuses, est basé sur sa propre personne et sa volonté et sur l’étalage qu’il fait personnellement des qualités qu’il observe dans le pays. Pas une seule projection dans le futur dans ce texte, encore moins qui ne soit exprimée en terme de conjugaison. Sa pensée n’est pas future, pas projetée. Par contre, Valls utilise le subjonctif et insiste bien malgré lui sur sa volonté propre de ce qui doit être, voire de son fantasme de ce que le futur doit être : par deux fois, le subjonctif parle de ce que doit être la Gauche, une fois de ce que « nous » devons être.

Je conclue par une citation de Hamon qui, lors de ce débat, a dit à Valls : « tu n’as à opposer aux études qui existent aujourd’hui sur l’impact de la révolution numérique sur le travail que ta foi, ta croyance qu’il ne va pas y avoir de raréfaction du travail. Or aujourd’hui on constate qu’elle a commencé cette raréfaction du travail. » Au regard de l’analyse de ces quelques cas d’école de langue de bois, cette foi dont Hamon parle est bienvenue. Tout le discours de Valls ne tourne qu’autour de sa foi qu’il veut nous imposer. A ce constat, sa conclusion s’éclaire d’autant.